Pont-à-Mousson : une vente à la découpe dans les tuyaux

Pont-à-Mousson : une vente à la découpe dans les tuyaux

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Lundi 24 août 2020
Désindustrialisation

Qui n’a pas vu sous ses pieds une plaque d’égout Pont-à-Mousson, en arpentant les rues d’une grande ville ? À moyen terme, la société éponyme qui les fabrique pourrait bien ne plus être française... Un comble à l’heure où l’on ne parle que de relocalisation. La CFTC, elle, se démène pour défendre un projet alternatif.

La CFTC de Pont-à-Mousson (PAM) réclame des investissements massifs à sa maison-mère Saint-Gobain. L’objectif : sauver l’entreprise, implantée depuis plus de 150 ans en Meurthe-et-Moselle, en modernisant son outil de production. Les canalisations en fonte ductile fabriquées par Pont-à-Mousson sont de renommée internationale mais PAM enchaîne les résultats négatifs depuis plusieurs années. Le groupe est soupçonné de vouloir se débarrasser de sa filiale déficitaire en la vendant à la découpe à des repreneurs étrangers. Mais l’intersyndicale à laquelle participe la CFTC, qui craint pour les emplois de PAM, met aussi en garde contre une perte de souveraineté française et européenne.

Février 2019 : la direction de PAM annonce qu’elle recherche un partenariat. Suite à quoi le Comité central d’entreprise exerce son droit d’alerte. Devenu Comité social et économique central (CSEC), il présente, en mai 2020, un projet alternatif : “SAM pour PAM”. Entre-temps a couru la rumeur d’une cession de l’entreprise à un repreneur chinois : XinXing. Projet qui tombe finalement à l’eau à cause de la crise du Covid-19. Mais la direction de PAM ne désarme pas et annonce au CSEC du 22 juillet 2020 une réorganisation juridique de la société. Celle-ci va devenir Saint-Gobain PAM holding, à laquelle seront rattachées quatre filiales, dont Saint-Gobain PAM Bâtiment. L’intersyndicale soupçonne sa direction de vouloir séparer juridiquement la seule activité rentable de PAM pour mieux la vendre ensuite. Et dénonce un projet de “vente à la découpe”. Soucieuse de voir son entreprise rester sous pavillon français, l’intersyndicale maintient son contre-projet.

PAM essorée au profit des autres entités du groupe ?

José Sipp, délégué syndical central CFTC et opérateur de coulée à l’usine de Foug, l’assure, “sans la crise du Covid-19, PAM serait revenue à l’équilibre cette année”. D’ailleurs, “l’activité redémarre fortement en ce moment”. Mais “PAM n’est plus rentable depuis quatre ou cinq ans, concède José Sipp. Il explique que les produits chinois, moins chers, concurrencent PAM dans des pays émergents. Mais Pont-à-Mousson pèche aussi par son manque de productivité : “le problème, ce sont nos outils qui tombent régulièrement en panne.” Et pour cause, certains hauts-fourneaux sont vieillissants. Leur remplacement présenterait un intérêt fondamental pour l’avenir de PAM. Ce serait l’opportunité, selon José Sipp, d’investir dans des fours électriques. Ce qui permettrait de rejeter moins de gaz à effets de serre, comme s’y est engagé Saint-Gobain. Mais cela coûterait des millions d’euros.

Pour José Sipp, le groupe n’a pas suffisamment investi dans PAM au fil des ans, malgré les bénéfices de celle-ci, qui étaient au rendez-vous par le passé. “Si Saint-Gobain avait mis quelques millions de plus chaque année, estime-t-il, aujourd’hui on n’en serait pas là”. Mais “le groupe se servait de cet argent pour acheter d’autres sociétés, raconte le délégué syndical CFTC, ou essayer de renforcer ses sociétés fragiles.” 
Et de conclure : “chaque année on tourne un petit peu le citron et à un moment donné, on arrive sur la peau”. Puis on revend.

Le risque d’une perte de souveraineté nationale et européenne

Ce qui, par les temps qui courent, revient à nager à contre-courant. “Macron dit en ce moment qu’il faut conserver nos industries pour être capable de fabriquer ce dont on a besoin”, rappelle en effet José Sipp. “Si demain PAM ferme, argumente-t-il, il n’y aura plus d’usine française pour fabriquer des tuyaux en fonte. À quel prix la France achètera alors ses tuyaux ? Et si les Chinois nous disent “vous attendrez deux ans”, nous n’aurons pas le choix !” Sans compter les nombreux brevets que la France perdrait selon lui. José Sipp explique en outre que la taxe payée par les usagers pour le renouvellement des canalisations pourrait, demain, financer des entreprises étrangères.

La question de la souveraineté de la France, voire de l’Europe, est posée. Les députés de Meurthe-et-Moselle Dominique Potier et Caroline Fiat s’en sont d’ailleurs emparé. Pour le premier, le transport de l’eau est aussi stratégique que la défense, la santé ou l’énergie. La seconde soulève la question de la souveraineté sanitaire. Il en va en effet de la qualité de l’eau du robinet et de l’absence de pollution des nappes phréatiques. Tous deux ont demandé au gouvernement s’il allait intervenir, sans obtenir de réponse. Caroline Fiat a même évoqué la possibilité d’une nationalisation temporaire de PAM.

Une pétition en ligne : “Ne bradons pas nos réseaux d’eau aux Chinois”

L’intervention de l’Etat, José Sipp l’espère. Rappelons à ce propos que Francis Orosco, premier vice-président et “Monsieur Industrie” de la CFTC, appelle de ses voeux un Etat actionnaire stratège, qui pèse sur les orientations des grandes entreprises industrielles françaises. Cependant, pour Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, “il n’y a pas d’opposition de principe à un investissement étranger avec un projet industriel crédible”. C’est ce qu’il écrivait, le 29 août 2019, au président de l’Union nationale des Industries et Entreprises de l’eau et de l’environnement (UIE).

En attendant, l’intersyndicale reste mobilisée. Outre les deux députés de Meurthe-et-Moselle, elle peut compter sur le soutien de plusieurs élus locaux. Et des plus de 7.600 citoyens qui ont signé la pétition en ligne sur Change.org : “Ne bradons pas nos réseaux d’eau aux Chinois. Donnons un avenir à PAM”. Peut-être serez-vous le prochain signataire ?

Laurent Barberon