“Nous devons viser l’autosuffisance à l’échelle de l’Europe”, Francis Orosco

“Nous devons viser l’autosuffisance à l’échelle de l’Europe”, Francis Orosco

Partager

Mercredi 22 avril 2020
Crise du Covid-19

Francis Orosco est le premier vice-président de la CFTC, en charge de l’industrie. Il se félicite que celle-ci soit en ordre de marche pour faire face au Covid 19. Mais appelle de ses voeux sa relocalisation sur notre sol et le retour à un État stratège. Avec un objectif : l’autosuffisance à l’échelle européenne.

Qu’est-ce que l’industrie française apporte à notre pays pendant cette crise du Covid 19 ?

L’industrie est en plein bouleversement. Elle se transforme pour faire face aux nécessités induites par le Covid 19. Par exemple, Air Liquide produit en masse des respirateurs artificiels grâce à une collaboration avec le groupe PSA. Celui-ci a mis à disposition une partie d’un établissement avec ses salariés pour doubler cette production de respirateurs. Hermès fabrique des masques. Uriage, qui produit habituellement des cosmétiques, s’est mis à fabriquer des gels hydroalcooliques sur son site d’Échirolles, en Isère. L’Oréal a transformé son usine de Vichy pour produire des gels hydroalcooliques. Sphere, leader de l’emballage ménager, fabrique maintenant des surblouses jetables, validées par des ingénieurs hospitaliers.

Mais la difficulté, aujourd’hui, est de faire tourner les usines. Au Comex du CNI [Comité exécutif du Conseil National de l’Industrie, NDLR], nous avons fait un point en fin de semaine dernière sur les difficultés des entreprises, dont certaines PME. Celles-ci arrivent à la fin de leurs stocks de masques. Certaines unités de production risquent de s’arrêter à cause de cela.

Qu’en est-il des conditions de sécurité dans lesquelles travaillent les salariés ?

Au Comex du CNI, nous sommes très exigeants sur ce point. Prenons l’exemple de Sicaf Cosmétiques. Dans cette entreprise, les IRP [institutions représentatives du personnel, NDLR] et la direction ont mis en place un mode opératoire très strict, avec notamment des questionnaires sur l’état de santé des salariés. Les lignes de production où les salariés sont à moins d’un mètre les uns des autres ont été arrêtées. À la cantine, du gel hydroalcoolique a été placé à chaque table, ainsi qu’une machine à café, afin d’éviter les regroupements. La distance entre les tables a été augmentée, les masques sont changés trois fois par jour. Et les CSSCT [commissions santé sécurité conditions de travail du CSE, NDLR] effectuent des contrôles. Par ailleurs, la plupart des grandes entreprises de l’industrie ont publié des guides de bonnes pratiques, validés par les IRP et l’inspection du travail. C’est le cas par exemple chez Arcelor, Eramet, L’Oréal, Air Liquide, Trimet ou Alteo. Ces guides reprennent les directives des partenaires sociaux et de France industrie.

Quels enseignements la France va tirer de cette crise en matière économique et industrielle, selon vous ?

Il apparaît clairement que l’ensemble des délocalisations intervenues au cours de ces dernières décennies nuit aux citoyens français. Nous sommes tributaires de la Chine sur un certain nombre de produits. C’est le cas des masques, en particulier. Les entreprises qui les fabriquaient en France ont toutes été délocalisées. La dernière a fermé en 2018. C’est aussi le cas des médicaments. Nous subissons en effet une pénurie sur un grand nombre de molécules, notamment le curare. Actuellement, tous ces produits sont vendus au plus offrant. On a vu les Etats-Unis détourner des commandes de masques en payant trois fois le prix. Donc c’est l’aspect financier de la production qui détermine tout. 

La crise que nous traversons démontre que nous ne sommes pas en mesure, aujourd’hui, de nous en sortir seuls. Le seul intérêt que nous pouvons y trouver, c’est qu’elle marque les esprits. J’espère que cela permettra le rapatriement de nos industries en France, afin que nous ne soyons plus tributaires de pays tiers.

Autre chose : l’État est en train d’augmenter sa participation au capital d’Air France, qui est quasiment en faillite. Entre parenthèses, il emprunte 300 milliards d’euros à la BCE [Banque centrale européenne, NDLR] car il manque de liquidités. Je suis favorable aux nationalisations, ne serait-ce que partielles et/ou provisoires, mais jusqu’ici l’État reste passif au sein des conseils d’administration des entreprises. Pourquoi n’oppose-t-il pas un veto aux décisions qui vont à l’encontre de sa politique économique ? À l’avenir, nous aurons besoin plus que jamais d’un État stratège et non plus d’un État passif.

Comment motiver les entreprises à produire localement ?

Il faut les appâter. D’une part par la réduction du poids de la bureaucratie. Agnès Pannier-Runacher [secrétaire d’État du ministre de l’Économie, NDLR] et les partenaires sociaux sont tombés d’accord là-dessus. D’autre part, cinquante friches industrielles ont été sélectionnées pour y attirer de nouvelles entreprises. Ces friches appartiennent aux industriels qui exploitaient ces sites par le passé, ou bien à l’État. Des solutions sont à l’étude pour faciliter leur reprise par d’autres entreprises. En ce qui concerne le cas particulier des masques, il ne devrait pas être difficile de les faire produire en France car ce marché sera très porteur à l’avenir. 

Cependant, la crise va laisser des traces car beaucoup d’entreprises vont déposer le bilan. Il faudra faire le point et les aider. Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura un avant et un après Covid-19.

La France peut-elle assumer seule sa sécurité sanitaire et alimentaire ?

Dans ces domaines, la France peut tendre vers l’autonomie si elle en a la volonté. Si on veut tirer les leçons de cette crise, il faut remettre l’économie à plat et repartir d’une feuille blanche. Quelles sont les priorités ? Être en capacité de fournir le nécessaire afin que les Français ne manquent de rien. Cela repose sur l’industrie alimentaire, de la santé et du médicament, l’énergie, ainsi que la chimie et le pétrole qui sont incontournables.

Pensez-vous qu’il puisse y avoir des complémentarités entre pays européens ?

Oui, j’en suis convaincu. Aujourd’hui, le délai d’acheminement des produits importés de Chine est de deux mois. Nous sommes beaucoup trop tributaires de ce pays. La France et l’Europe doivent donc coopérer pour ne pas qu’il soit le seul à fabriquer ce dont nous avons besoin. Il faut revoir notre modèle économique en le mettant au service des citoyens européens. Pour cela, nous devons viser l’autosuffisance à l’échelle de l’Europe. Et sortir de l’idée de la mondialisation sur laquelle nous vivons. Attention, je n’ignore pas les bienfaits objectifs de la mondialisation. Elle a contribué à sortir de la pauvreté des centaines de millions de personnes, dans l’hémisphère sud notamment. Je n’oublie pas non plus que certaines de nos industries, comme le luxe, sont tributaires de nos exportations. Cela dit, sous l’effet de la financiarisation de l’économie, de la chasse aux bas coûts, cette mondialisation produit aujourd’hui plus de malheur que de bien-être. C’est pourquoi la CFTC veut la réguler au bénéficie de l’économie réelle et de proximité quand c’est possible.

Dans quels secteurs clés l’industrie française devra investir pour se reconstruire ? Les énergies renouvelables ? La voiture électrique ?

La voiture électrique n’est pas aussi écologique qu’on le dit. Les batteries sont en effet fabriquées avec des métaux rares dont l’extraction pollue énormément. Ensuite, comment alimenter autant de véhicules en même temps, alors qu’on veut sortir du nucléaire ? Ce n’est pas avec l’énergie éolienne qu’on y arrivera. Sans compter que les riverains et les pêcheurs se plaignent des éoliennes. Les panneaux photovoltaïques, quant à eux, nécessitent du silicium. Cela crée une dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Et les Chinois sont très compétitifs sur ce marché. Je suis favorable à une transition énergétique mais celle-ci ne doit pas être faite n’importe comment, je suis pour une transition énergétique intelligente.

Les moteurs à hydrogène seraient-ils plus viables ?

L’hydrogène, c’est un vaste sujet. Solvay [groupe belge de chimie, NDLR] a été la première entreprise à fabriquer une pile à hydrogène. Mais Air Liquide s’y est mis aussi, et Engie a une division hydrogène… Total, un des leaders du pétrole, se transforme en groupe énergétique en diversifiant ses activités. Il a par exemple racheté la division “gaz liquéfié” d’Engie, ainsi que Direct Énergie. Cela dit, le groupe a les liquidités pour le faire.

Est-ce que le gouvernement français soutient l’énergie à base d’hydrogène ?

Il en parle… La biomasse aussi est un moyen d’arrêter les centrales à charbon mais l’État ne montre pas une volonté d’investir dans cette source d’énergie. Or dans ce domaine, une entreprise a besoin de crédits d’impôts et de financements pour se lancer…

Pourquoi n’y a-t-il pas de volonté politique d’aller vers autre chose que le moteur électrique ?

Parce que le marché de la voiture électrique est dans tous les esprits. C’est un sujet. La Zoé de Renault est une réussite technologique mais la vie des citoyens est de plus en plus difficile sur le plan financier, les batteries sont en location et leur autonomie est limitée. L’Etat veut interdire le gazole en 2025 mais est-ce une solution de forcer les citoyens à s’endetter pour acheter une voiture électrique ou à arrêter purement et simplement la voiture ? Que fait-on des moyens de transport très polluants, comme les navires tankers et les avions ?

Propos recueillis par Laurent Barberon