“ Les élèves doivent entendre parler d’écologie ”, Annie Toudic, présidente du Snec-CFTC

“ Les élèves doivent entendre parler d’écologie ”, Annie Toudic, présidente du Snec-CFTC

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Vendredi 5 juin 2020

Le Covid-19 va-t-il changer l’école ? Selon Annie Toudic, présidente du Snec-CFTC, les relations parents-profs se sont pacifiées et le numérique s’impose dans la pédagogie. Mais dès l’année prochaine, il faudra repérer les lacunes des élèves, et profiter de la crise pour intensifier la sensibilisation à l’écologie.

Comment se passe le retour des élèves en classe dans les établissements ?

Nous avons réalisé une enquête auprès des enseignants du premier degré et des collèges. Il s’agissait d’évaluer le respect du protocole sanitaire du ministère de l’Education nationale. Et pour 75 % à 80 % des personnes interrogées, cela se passe plutôt bien. Par exemple, 80 % se sentent en sécurité. Par rapport à toutes les inquiétudes qui ont été exprimées avant le déconfinement, c’est plutôt rassurant.
Cela dit, 20 % de personnes qui ne se sentent pas en sécurité, ce n’est pas non plus négligeable. Il y a toujours un certain nombre d’établissements où les règles ne sont pas respectées. 
Enfin, là où les résultats sont les moins bons, c’est concernant la consultation du CSE.

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Tous les élèves ne peuvent pas revenir dans leur établissement. Comment sont sélectionnés ceux qui retournent en cours ?

Globalement, cela repose sur le choix des familles et l’organisation mise en œuvre dans chaque établissement.
Mais l’objectif du gouvernement était de ramener à l’école les élèves qui sont dans les situations les plus défavorisées. Or ce sont plutôt ceux venant des zones favorisées qui reviennent. Donc l’objectif n’est pas atteint actuellement.

De plus en plus de parents se plaignent de ne pas pouvoir remettre leurs enfants à l’école…

Avant le 11 mai, il y avait beaucoup d’inquiétudes de la part des parents. Puis ils ont vu que ça se passait bien et cela les a rassurés. De plus, beaucoup d’entre eux avaient la nécessité de reprendre le travail. Si bien qu’ils sont beaucoup plus nombreux maintenant à remettre leurs enfants à l’école. Et aujourd’hui, celle-ci ne peut pas répondre à toutes les demandes.

Les enseignants doivent souvent mener de front travail à distance et dans l’établissement. Est-ce qu’ils s’en sortent ?

C’est une des grosses difficultés. Dans ses interventions, le ministère a assuré que les enseignants n’avaient pas à assumer à la fois présentiel et distanciel. Certains établissements se sont organisés pour que cette consigne soit respectée. Mais dans les faits, un tiers seulement des enseignants ont un planning habituel, et deux tiers voient leur temps de travail augmenter.
Ils rencontrent aussi d’autres difficultés. 20 % d’entre eux, environ, n’ont pas de pause à midi, parce qu’ils doivent surveiller les élèves qui prennent leur repas dans la classe. Et 40 % n’ont pas de pause au milieu de la demi-journée.

Le Secrétariat général de l’enseignement catholique [SGEC, NDLR] a demandé aux enseignants d’inviter les élèves à s’exprimer sur la période du confinement…

Oui mais par moments nous avons été en désaccord avec le SGEC. Celui-ci a par exemple fortement incité les établissements à accueillir, pendant le confinement, les enfants de soignants. Mais sans mener la réflexion que nous demandions sur la mise en œuvre de cet accueil.
Nous étions – et nous sommes toujours – attachés, en tant que syndicat, à ce que les salariés travaillent dans de bonnes conditions. Le déconfinement a donné l’occasion de mettre en œuvre les CSE et les CSSCT [commissions santé, sécurité et conditions de travail, NDLR]. Nous pouvons donc nous exprimer au sein des établissements lorsque ces instances existent et fonctionnent réellement.
En revanche, nous n’avons pas les moyens de nous faire entendre de l’Education nationale, qui est pourtant notre employeur. Les CHSCT académiques ne sont en effet pas ouverts aux enseignants du privé. C’est pourquoi nous avons demandé que les commissions consultatives mixtes académiques abordent la reprise d’activité. Cela a été accepté. Mais ensuite, la qualité de la consultation dépend des rectorats qui ont chacun une certaine autonomie de fonctionnement.

Quels seront les effets du confinement sur l’année scolaire à venir ? Faudra-t-il adapter les programmes ? Faire redoubler les élèves les plus en difficulté ?

L’enseignement à distance n’a pas remplacé le présentiel donc il faudra adapter le programme d’enseignement. La première chose à faire sera de repérer les difficultés et les lacunes des élèves. C’est sur cette base que les professeurs feront leur programmation pédagogique. Ensuite, le rattrapage s’étalera sur l’année, afin qu’il soit résorbé en juin 2021.
Concernant les élèves les plus en difficulté, il est peu probable qu’ils redoublent car globalement, le redoublement doit rester exceptionnel. Malheureusement, il est possible qu’ils gardent leur retard pendant toute leur scolarité. Mais le problème du décrochage scolaire est permanent.
Sur ce point, nous ne sommes pas toujours en phase avec le ministère de l’Education nationale. Celui-ci a mis en place, il y a quelques années, ses évaluations standardisées des acquis des élèves [à la fin du CP, du CE1, de la sixième et de la seconde, NDLR]. Or dans certains diocèses, les enseignants avaient déjà leurs propres outils pour réaliser un diagnostic plus fin. Le Snec-CFTC voulait que soit donné le choix de l’outil dès lors qu’un diagnostic était réalisé. Mais nous n’avons pas été entendus par le ministère.

Le SGEC invite à “réinventer l’école”. Qu’est-ce qui sera différent désormais ? Les relations parents-professeurs, par exemple ?

Le confinement a provoqué une redécouverte du rôle irremplaçable de l’enseignant, et de l’importance de la classe dans l’acquisition des connaissances. Les interactions sont en effet très importantes dans les apprentissages. Nous le disions déjà avant. Mais les relations régulières qu’ils ont eues entre eux pendant le confinement ont changé le regard des familles sur les enseignants, qui se sentaient mal reconnus. Auparavant, les professeurs trouvaient que les parents remettaient trop en cause les méthodes d’enseignement. Il y avait une méfiance de part et d’autre. Maintenant, les familles savent qu’enseigner est un métier, avec une technique, qui est la maîtrise de la pédagogie. Il faut une médiation, par rapport au savoir.

Du 16 au 24 mai s’est déroulée la semaine Laudato Si’. Pensez-vous que la pandémie amène à aborder différemment la place de l’Homme sur Terre, avec les élèves ?

On ne peut que l’espérer. C’est indispensable. On ne peut pas continuer à aller droit dans un mur.
Avec les élèves, il faut partir de choses concrètes. Ensuite, il faut une cohérence entre les niveaux scolaires, pensée à l’échelle de l’établissement. Les élèves doivent entendre parler d’écologie tout au long de leur scolarité, et aussi en dehors de l’école. C’est ainsi qu’on pourra générer une évolution positive. Or jusqu’ici, à l’école, ce sujet est trop souvent traité à travers des actions ponctuelles.
Quant au virus, de mon point de vue, il remet l’Homme face à la vie et à la mort. Il nous rappelle notre fragilité. Maintenant, soit on saisit cette occasion pour réfléchir, pour changer nos modes de vie, afin de repartir sur de nouvelles bases. Soit on referme la parenthèse et on repart dans notre routine et nos vieilles habitudes. C’est un risque.
Je pense qu’une réflexion collective doit être menée au sein de chaque établissement. Mais ce n’est pas si simple. Cela repose sur l’animation d’équipe. C’est le rôle, très important, des chefs d’établissements. Or cette dimension de leur fonction n’est pas forcément une priorité dans leur formation et leurs recrutements.

À l’avenir, quelle pourrait être la place du numérique à l’école ?

Pendant le confinement, le numérique a été une préoccupation des collectivités territoriales. Celles qui sont dans les fameuses zones blanches espèrent que la crise du Covid-19 va permettre d’accélérer la couverture du territoire en connexions à haut débit. Il est probable aussi qu’une réflexion soit menée sur les équipements des familles.
Quant aux enseignants, le numérique permet de diversifier la pédagogie et les situations d’apprentissage. Le confinement a aussi dédramatisé l’utilisation du numérique chez les enseignants les plus réticents. Ils s’aperçoivent que ce n’est pas si compliqué. Pour les élèves, le numérique peut aussi donner accès à des enseignements qui ne sont pas proposés par leur établissement.
Donc la crise du Covid, je pense, va donner un coup d’accélérateur à l’utilisation du numérique. Cela étant dit, il s’agit, pour les enseignants, de se former. Avec le numérique, on ne construit pas sa pédagogie de la même façon. Et cela, tous ne l’ont pas compris car ils n’ont pas été formés pour cela, ce qui a pu parfois augmenter leur temps de travail.

Propos recueillis par Laurent Barberon

Crédit Photographique Bernard Gouedard