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Pierre Jardon : « il est urgent que l’État revalorise le Smic »

17 décembre 2021 | Social

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Chaque année, un groupe d’experts remet au gouvernement un rapport analysant l’impact du Salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic). La CFTC s’est entretenue avec Pierre Jardon, en charge du dialogue social, qui revient sur les conclusions du rapport.

Pierre Jardon : Smic

[Màj 01/01/2022] À partir du 1er janvier 2022, le salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) est revalorisé de 0,9 %. Le nouveau montant du Smic brut horaire est donc porté à 10,57 € au 1er janvier 2022 (contre 10,48 € depuis le 1er octobre 2021) soit 1 603,12 € mensuels sur la base de la durée légale du travail de 35 heures hebdomadaires. À Mayotte, son montant est fixé à 7,98 € l’heure. (Service-Public.fr)

Que pensez-vous du dernier rapport du groupe d’experts sur le Smic ?

En ces temps d’incertitude croissante liée à la recrudescence de l’épidémie, les rapports du groupe d’experts sur le Smic ont quelque chose de monotone : ils se suivent et se ressemblent. Comme chaque année depuis que ce groupe existe, celui-ci recommande au gouvernement de ne pas accorder de coup de pouce au Smic. Il suggère même, une nouvelle fois, de modifier la formule de revalorisation du Smic pour supprimer au moins une partie des termes de revalorisation automatique. L’une des raisons invoquées a de quoi nous laisser perplexe : la revalorisation automatique serait à l’origine de l’accroissement du nombre de branches non conformes au salaire minimum, à savoir responsable du fait que les grilles de salaires, notamment les minimas de branche, et le Smic n’évoluent pas de concert.

Mais il faut bien comprendre que si les branches ont un rôle à jouer (reconnaissance des compétences, etc.) dans l’évolution des salaires, le Smic doit rester une responsabilité de l’État en tant que garant de la lutte contre la pauvreté et de l’exclusion sociale. Il ne faut donc pas opposer la responsabilité du gouvernement à la responsabilité des branches.

En quoi votre avis diffère des conclusions du rapport ?

En mettant en avant la prime d’activité perçue par les personnes au Smic comme un « plus », les recommandations du groupe d’experts font fausse route. La prime d’activité existe car le Smic n’est pas suffisant pour subvenir aux besoins d’un travailleur.

Une fois encore, la problématique est comprise à l’envers : l’existence même de cette prime d’activité montre, qu’en 2021, un travailleur au salaire minimum ne peut vivre dignement du seul fruit de son travail. Comment 1 258 euros net par mois peuvent-ils permettre à une personne seule de faire face aux 1 424 euros [comme calculés par l’ONPES ? Ndlr] minimum de dépenses nécessaires à la vie quotidienne et participer pleinement à la vie sociale ? Les salariés ne veulent pas vivre des aides, ils veulent vivre de leur travail. Le gouvernement doit réfléchir à la question de la « valeur travail », car n’oublions pas que les salariés au Smic soutenus par la prime d’activité aujourd’hui seront des retraités pauvres demain.

Si 20 ans de politiques économiques à bas coûts et de dérèglementation du marché du travail n’ont toujours pas incité des entreprises à investir pour innover, les inégalités, elles, se sont creusées. Il faut noter qu’en 20 ans, entre 1997 et 2017, le salaire net moyen n’a augmenté, en moyenne annuelle, que de 0,6 % en euros constants alors que sur la même période l’inflation s’est accrue en moyenne à 1,4 % par an. La revalorisation automatique du Smic, d’octobre dernier, n’est, par conséquent, qu’une façon de rattraper l’inflation. Cependant elle ne la devance pas. C’est pourquoi, face à l’inflation énergétique galopante, le gouvernement a dû concéder une prime de 100 euros pour faire face à la hausse du prix de l’énergie.

Pensez-vous que les « mesures » [primes et autres] du gouvernement seront suffisantes face aux crises en cours et celles à venir ?

Manque de productivité, sous-investissement productif, explosion des inégalités, réchauffement climatique, etc. Les enjeux à venir sont nombreux et pressants. Dans le monde d’après, le Smic et son mécanisme de revalorisation ont plus que jamais leur place : c’est, encore et toujours, l’arme anti crise sociale ! Il ne faut jamais oublier que le Smic n’est pas qu’une simple ligne comptable : derrière ce salaire, il y a des hommes, des femmes, des familles qui tentent de vivre dignement. La crise a d’ailleurs mis en lumière ces travailleurs, dont les conditions de travail sont alarmantes, indispensables au fonctionnement de notre économie. C’est en intégrant la dimension de dignité et de reconnaissance du travail que l’on parviendra à lutter efficacement contre la pauvreté et toutes les formes d’inégalités qui en découlent.

Tout comme la crise environnementale, la question de la préservation du pouvoir d’achat restera une question centrale au cours des prochaines décennies : le salaire ne peut continuellement courir après l’inflation sans aggraver la fracture sociale de notre pays et fragiliser sa cohésion. Or, la période d’inflation que l’on vit actuellement est un phénomène auquel les agents économiques vont devoir malheureusement s’habituer, étant liée à la fois aux pénuries résultant du changement climatique et à la rareté de certaines consommations intermédiaires, consécutives des politiques de compétitivité à bas cout, remettant en cause notre souveraineté économique.

C’est pourquoi, il est urgent que l’État, en tant que garant de la lutte contre la pauvreté et de l’exclusion sociale, accorde un réel « coup de pouce » à la revalorisation du Smic afin de garantir la dignité des travailleurs.

Crédit photo : Bernard Gouedard

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