“On cotise pour une assurance-chômage qui ne nous assure pas”, Jean

“On cotise pour une assurance-chômage qui ne nous assure pas”, Jean

Partager

Vendredi 12 juin 2020
Crise du Covid-19

Jean*, intermittent du spectacle dans l’audiovisuel, a la chance d’avoir pu travailler pendant le confinement. Il reconnaît les mesures prises pour préserver les indemnités chômage à venir. Mais regrette que les règles de Pôle emploi spectacle pénalisent ceux qui travaillent beaucoup. Et s’inquiète d’éventuelles réductions de personnels à la rentrée.

Quels métiers exercent les intermittents de l’audiovisuel et quel est le vôtre ?

Il y a des cameramen, des chefs opérateurs, des monteurs, des mixeurs, des étalonneurs, des décorateurs, des réalisateurs, des opérateurs de diffusion, des infographistes, et plein d’autres métiers…
Quant à moi, j’exerce plusieurs métiers au sein de plusieurs chaînes de télé d’information. Je travaille comme formateur et assistant technique pour un prestataire, et comme chef d’antenne. Le chef d’antenne est notamment responsable de la diffusion de la chaîne, du respect de la grille des programmes, de l’habillage de l’écran, du respect des quotas de publicité, de la commutation des sources, par exemple entre un studio et un serveur.

De quelle manière les intermittents de l’audiovisuel ont-ils été touchés par la crise du Covid-19 ?

Je ne suis pas du tout un exemple représentatif des intermittents, étant donné que je m’en suis très bien sorti pendant le confinement. J’ai remplacé des chefs d’antenne qui ne pouvaient pas venir travailler. Certains habitent dans d’autres régions, d’autres devaient rester à la maison pour s’occuper des enfants.
Les intermittents qui travaillent pour les chaînes de sport ont été particulièrement touchés par la crise du Covid-19. Car il n’y avait plus de diffusion de rencontres sportives. Et aujourd’hui encore, le travail n’a pas beaucoup repris. J’ai aussi en tête l’exemple d’une coiffeuse qui travaille dans le cinéma. Les tournages ayant été arrêtés, elle ne savait pas quand elle reprendrait le travail. Or elle est payée à la semaine.
Nous, les intermittents du spectacle, on nous appelle pour nous demander si on peut venir travailler cinq jours à telles dates. Si on est intéressé, on dit oui. Mais cela se conclut oralement, il n’y a pas de contrat. Si bien que toutes les prestations que nous avions planifiées sont tombées à l’eau, sans compensation. Donc il était difficile pour ceux qui ne travaillaient pas de se projeter dans l’avenir.

Certains ont-ils pu télétravailler pendant le confinement ?

Pour une régie de production, par exemple, ce n’était pas possible. Dans les open space des rédactions, j’ai constaté qu’il y avait trois fois moins de monde. Là, on peut imaginer que beaucoup étaient en télétravail. Ceux qui effectuent des tâches administratives, par exemple. Les montages, mixages, conduites antennes et interviews peuvent aussi se faire à distance. Mais il faut être équipé chez soi et avoir un accès à distance sécurisé.

Quelles mesures ont été prises pour protéger ceux qui viennent travailler sur place ?

Cela dépend des chaînes. Pour l’une d’elles, on nous prend la température à l’entrée, et le port du masque est obligatoire. Partout, les repas sont livrés par des prestataires car la cantine est fermée. Cela dit, un groupe va rouvrir la sienne au cours de la semaine prochaine [semaine du 8 juin 2020, NDLR]. Certaines mesures de sécurité ont été assouplies. Par exemple, les portes qu’on actionne d’habitude avec un badge restent ouvertes. Il y a des distributeurs de gel hydroalcoolique partout. Les gens respectent une certaine distance entre eux quand ils font la queue. Des lingettes sont même fournies pour nettoyer les claviers d’ordinateur.
Dans l’ensemble, nous sommes donc bien traités. Et je n’ai subi aucune pression pour me rendre au travail. Au contraire, j’étais volontaire.

Quels effets a eu la crise du Covid-19 sur les allocations chômage des intermittents ?

Nous devons effectuer 507 heures de travail par an pour obtenir l’ouverture de nos droits à l’assurance chômage. Mais le système de l’intermittence est très pénalisant depuis 2016 pour ceux qui cotisent beaucoup. Il s’agissait en fait de viser les artistes qui sont très bien payés. Mais même les intermittents qui gagnent juste correctement leur vie sont aussi pénalisés, ce qui est mon cas. Par exemple, si vous avez beaucoup travaillé et que tout s’arrête d’un coup – comme c’était le cas avec le confinement – vous devez épuiser vos carences avant de prétendre à une indemnisation. Le cumul de ces carences peut être long et vous n’avez plus du tout de revenu – ni salaire, ni allocation – pendant cette période. En résumé, on cotise pour une assurance chômage qui ne nous assure pas en cas de besoin.

 

Modalités d’ouverture de droits sur une fin de contrat

Un guide a été mis en ligne par Pôle emploi à l’intention des intermittents du spectacle. Il détaille les modalités d’ouverture de droits sur une fin de contrat de travail à compter du 1er août 2016.

Quelles sont les mesures prévues pour limiter les difficultés des intermittents ?

Le montant des allocations chômage perçues est calculé en fonction des heures effectuées sur une période de référence. Or énormément d’intermittents ne peuvent plus travailler depuis le confinement. Ce qui allait réduire le nombre d’heures sur cette période de référence. Celle-ci a donc été gelée. C’est-à-dire que les mois pendant lesquels nous n’aurons pas travaillé à cause du confinement ne seront pas pris en compte dans le calcul de nos allocations. De plus, la durée des droits à allocation chômage est prolongée jusqu’au 30 juin 2020.

 

Mesures exceptionnelles pour les intermittents du spectacle

Voir sur le site de Pôle emploi les mesures exceptionnelles prises pour les intermittents du spectacle.

Qu’en est-il depuis la fin du confinement ?

Pour les intermittents de l’audiovisuel, le déconfinement a vraiment eu lieu le 2 juin. Mais je ne peux pas témoigner directement, au-delà du 28 mai, des changements intervenus sur les chaînes avec lesquelles je collabore. En effet, je ne travaille plus depuis cette date, par choix. Je suis épuisé car j’ai beaucoup travaillé pendant le confinement, tout en m’occupant de mon fils adulte handicapé. Et je vais encore devoir continuer jusqu’à fin août.

Quand pensez-vous que les chaînes de télé vont reprendre leur activité normale ?

Les situations sont variables. Certaines chaînes d’information en continu ont presque eu une activité normale pendant le confinement. L’une d’elles va diffuser un journal neuf toutes les heures au cours de la semaine prochaine [semaine du 9 juin, NDLR]. Jusque-là, la plupart étaient des rediffusions. En revanche, il y a un groupe où les réalisations d’émissions ont quasiment toutes été arrêtées. Dans un autre, environ 30 % des collaborateurs sont actuellement sur place… Mais des émissions en direct vont de nouveau être produites.
Globalement, le retour des salariés et intermittents est très progressif. Je pense qu’il ne faut pas s’attendre à un retour à la normale avant fin août, début septembre. D’autant plus que les écoles n’ont pas totalement rouvert, ce qui pose un problème de garde d’enfants pour de nombreux travailleurs. Ensuite, les vacances d’été approchent…
Pour la suite, ce qui est inquiétant, ce sont aussi les conséquences de la crise sur le fonctionnement futur des chaînes de télé. Notamment chez M6 et Canal Plus. D’après un article du Canard enchaîné, ces deux chaînes envisageraient de se passer des intermittents à partir de la rentrée de septembre.

*le prénom a été modifié

Propos recueillis par Laurent Barberon