« Ce qui est vraiment frappant, c’est la très forte combativité de la CFTC », Philippe Portier, sociologue

« Ce qui est vraiment frappant, c’est la très forte combativité de la CFTC », Philippe Portier, sociologue

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Mardi 30 juillet 2019
Histoire

Les éditions Flammarion publient à la rentrée un ouvrage retraçant les graneds heures de la Confédération. Entretien avec son auteur, le sociologie Philippe Portier.

Travailler sur l’histoire de la CFTC, c’est intéressant ?

Oui ! Et pour trois raisons. Regarder l’histoire de la CFTC, c’est, d’abord, observer l’évolution du catholicisme au long du XXe siècle, dans ses continuités comme dans ses ruptures. Ensuite, la CFTC n’a cessé d’évoluer en fonction des demandes que la société pouvait adresser aux syndicats : son parcours constitue donc un très bel observatoire de l’évolution du syndicalisme. Enfin, il me semble que l’histoire de la CFTC témoigne des apports du catholicisme à la modernisation de la société française.

Idée surprenante : on dit souvent que le catholicisme s’est construit en opposition à la modernité…

C’est vrai. Mais en s’opposant à la modernité, le catholicisme a précisément contribué à la former et à la transformer. Il y a manifestement des moments de notre histoire qui ont été fortement configurés par le catholicisme, avec, notamment, les interventions de la CFTC sur le terrain social.

De fait, la CFTC a permis de grandes avancées…

À une époque où les patrons chrétiens faisaient souvent de la résistance, la CFTC a contribué aux lois de sécurité sociale dans les années 20-30 : loi relative à l’assurance maladie, loi relative aux retraites, lois sur les allocations familiales… Puis en 1936 et 1950, loi relative aux conventions collectives. Depuis cette époque, la CFTC n’a eu de cesse de maintenir l’ensemble des dispositifs de protection sociale.

Pourquoi les chrétiens – et en particulier les catholiques – se sont-ils intéressés au monde du travail ?

Au XIXe siècle, la classe ouvrière a cherché à construire des contre-feux à la modernité politique et à la modernité industrielle qui la marginalisaient. Deux réactions sont ainsi apparues pour essayer de reconstruire la dignité du travailleur : la tradition socialiste et la tradition catholique.

Ceux qui se réclamaient de l’idéologie socialiste se retrouvaient tendanciellement dans l’idée qu’il fallait construire la société sur la lutte des classes et une intervention très forte de l’État. Cela s’accompagnait souvent d’un anticléricalisme – car pour eux, les principes de la religion, essentiellement catholique, semblaient souvent favorables au maintien de l’ordre établi. Cette tradition socialiste donnera naissance, en 1895, à la CGT.

Et la tradition catholique ?

Construite contre le libéralisme bourgeois tout au long des XIXe et XXe siècles, elle n’était pas moins active. En effet, le catholicisme ne peut pas concevoir que l’on traite les travailleurs comme de simples forces techniques ou marchandes et considère donc qu’il faut préserver la dignité du travailleur contre l’ordre bourgeois qui s’impose.

Traditions socialiste et catholique sont-elles forcément opposées ?

Elles sont toutes deux construites autour du même refus de la modernité libérale, mais avec des analyses et des perspectives profondément différentes. D’un côté, on estime que l’ordre futur doit se passer de dieux, de l’autre, on estime que l’ordre futur doit s’appuyer sur des principes chrétiens.

Peut-on dire que le syndicalisme chrétien a été pionnier sur la place des femmes ?

Oui. Et ce dès ses débuts, dans les années 1890. Tout en répondant à un schéma traditionnel « homme = sphère publique / femme = sphère privée », le syndicalisme chrétien, avec le soutien de religieux et de religieuses, a trouvé des espaces pour que les femmes s’organisent au sein du monde syndical. D’où l’existence d’un syndicalisme spécifiquement féminin jusqu’en 1945, matérialisé par des revendications destinées à améliorer la condition féminine. Le syndicat féminin du Boulevard des Capucines, affilié à la CFTC, affirmait ainsi en 1935 : « Ce qui fait le salaire, ce n’est pas le sexe, mais le rendement. »

Selon vous, comment s’explique la longévité de la CFTC ?

Comme d’autres, depuis les années 1945 et sans discontinuité, elle a bénéficié d’une représentativité reconnue par les pouvoirs publics, ce qui lui donne une visibilité et lui permet d’être au cœur des débats et des négociations en entreprise et au niveau national. Mais ce qui est vraiment frappant, c’est la très forte combativité de la CFTC. Menacée tout du long de son histoire, elle n’a jamais baissé les bras : malgré le désir d’hégémonie de la CGT, malgré des oppositions au sein du catholicisme – car la CFTC a souvent pris des positions audacieuses notamment en participant à des grèves – ; malgré, encore, des conflits internes dans les années 1950.

Vous évoquez aussi sa capacité d’adaptation…

Au fil des ans, la CFTC a renouvelé ses thématiques, ses modes de militance et ses structures. Elle participe à la modernisation du pays. Dans les années 40, par exemple, elle est favorable aux nationalisations dans certaines limites ; dans les années 50, elle prend position sur l’Europe, la décolonisation de l’Algérie… Et à partir des années 80, la CFTC réinvente sa tradition.

« Réinventer sa tradition » : qu’y a-t-il derrière cette formule ?

Sans se départir des principes de la morale chrétienne, la CFTC essaie de les adapter au cours du temps. Ce cours du temps, c’est l’individualisation de la société – et en particulier le néolibéralisme qui progresse – et la mondialisation. La CFTC veut essayer de coller à une société qui évolue considérablement, tout en préservant l’efficacité de l’économie, mais aussi la dignité des travailleurs. Partant du constat de la mondialisation et de l’individualisation, la CFTC réfléchit à la sécurisation du parcours du travailleur.

Philippe Portier est sociologue, spécialiste des questions de laïcité et du catholicisme. Il est directeur d’étude à l’École pratique des hautes études et vice-président de l’école. Il est codirecteur de l’Observatoire international du religieux. Jusqu’en janvier 2019, il a dirigé un laboratoire du CNRS, le groupe « Sociétés, Religions, Laïcités ».

 

Propos recueillis par Stéphanie Baranger

Crédit photographie : CFTC (meeting commun de la CFTC et du syndicat chrétien allemand CGB, en 1982, avec Jean Bornard à la tribune)