« Les femmes qui sont au front, en première ligne, deviennent enfin visibles »

« Les femmes qui sont au front, en première ligne, deviennent enfin visibles »

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Jeudi 4 mars 2021
Egalité F-H

Quel impact la crise du Covid-19 a-t-elle sur les rapports femmes-hommes ? A-t-elle aggravé une situation déjà préoccupante ? Christine Castelain-Meunier, sociologue, décrypte les effets de la pandémie sur les inégalités femmes-hommes.

La crise du Covid-19 a-t-elle été un révélateur des inégalités femmes-hommes ou les a-t-elle aggravées ?

Les deux ! Si la crise a révélé les inégalités, c’est que les inégalités étaient bien préexistantes, et le spectre est très large : en termes de salaires, de carrière, de tâches ménagères et éducatives, de charge mentale, de différence d’implication professionnelle, de conciliation travail/famille, de type de métiers exercés. Tel était le constat avant le coronavirus. La crise du Covid-19 a accentué certains traits : le télétravail, notamment, et le confinement, ne sont pas « virils », en ce sens que l’homme n’« existe » que dans la sphère publique. Ainsi, on a observé que l’homme a du mal à s’impliquer dans la sphère privée, traditionnellement dévolue à la femme, et donc à partager un certain nombre de tâches éducatives et ménagères.
La pandémie, par ailleurs, a une incidence sur la santé des femmes. Ces dernières sont depuis le début de la crise, sur le front, surreprésentées dans le secteur de la santé. Le stress et l’anxiété générés par la peur d’attraper le virus, ont créé des dépressions, des burn-out.
La crise a aussi augmenté les violences faites aux femmes, et leur vulnérabilité à l’intérieur du foyer. Quand la situation était déjà un peu tendue, un peu conflictuelle, la pandémie a accentué la dangerosité au sein du foyer confiné.

Le confinement semble plus difficile à vivre pour les femmes…

Bien sûr, car leurs tâches augmentent : de femmes actives, elles deviennent télétravailleuses, mères au foyer, femmes de ménage, institutrices, et cuisinières. Elles doivent jongler entre les responsabilités familiales et professionnelles. Elles n’ont plus un moment à elles. Soit elles télétravaillent, quand elles le peuvent, quand elles ne font pas l’école à la maison ou garde d’enfants, soit, le plus souvent, elles assurent la bonne marche du foyer et travaillent la nuit !

Pendant le confinement, alors que les hommes sont à la maison, pourquoi les femmes continuent d’en faire plus qu’eux ?

Les stéréotypes ont la vie dure. Il y a toujours une appréhension genrée des tâches ménagères. Certains considèrent encore que ces dernières incombent aux femmes. Néanmoins, la jeune génération s’implique davantage dans la vie à la maison. Cette nouvelle catégorie d’hommes assure certaines tâches éducatives et ménagères. Mais de là à parler de juste répartition des tâches… Il y a encore de la marge.

Aurait-il fallu, comme l’a souligné le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, que les pouvoirs publics s’invitent dans la sphère privée pour rappeler que les tâches ménagères se font à deux ? C’est intéressant de s’interroger ainsi. Quelle politique pourrait être mise en place pour accompagner le moins mal possible l’égalité dans la sphère privée ? Il faudrait diffuser un certain nombre de principes et reconnaître qu’il y a encore trop de stéréotypes, d’inégalités. De la même façon que le Gouvernement a largement communiqué sur l’importance des gestes barrière à coups de spots radio ou télé, il aurait dû rappeler, par le même biais, que les tâches au sein du foyer se partagent, et qu’il est archaïque de faire porter cette charge à la femme.

Pourquoi les femmes continuent-elles de s’effacer devant les hommes, tant dans la sphère privée que professionnelle ?

Quand la femme prend sa place de femme active, elle intériorise que ça a un coût : soit elle va se faire « jeter » par l’homme, soit elle est un personnage dénué de féminité, soit elle n’est pas une bonne mère… Par conséquent, elle a peur des incidences, et s’efface. C’est pourquoi j’ai tenu dans mon dernier ouvrage à rappeler que l’éducation des filles et des garçons est fondamentale : aujourd’hui, l’éducation des filles est truffée de stéréotypes : la femme doit être empathique, doit s’occuper d’autrui, alors qu’on ne l’apprend pas aux hommes. Il faut que ça change et que l’homme cherche le bien-être de l’autre et ne cultive plus son seul ego.

Du positif peut-il sortir de cette crise ?

Oui. D’une part, les femmes qui sont au front, en première ligne, deviennent enfin visibles, et c’est une bonne chose ; à condition que les pouvoirs publics et les entreprises le prennent en considération en revalorisant ces professions. D’autre part, tout ce qui était caché continue de sortir au grand jour, la crise du Covid n’a pas muselé les femmes : la tendance #MeToo ou #MeTooInceste est en marche et pousse à une plus grande prise de conscience et à la recherche de solutions sur les plans juridique et psychologique. C’est extraordinaire. Enfin, et ce que je montre dans un autre ouvrage, des hommes souhaitent se démarquer du machisme et tournent le dos à ces comportements masculins qu’ils ne cautionnent pas. Ils s’impliquent dans la sphère privée et profitent du télétravail pour prendre une vraie place au sein du foyer en faisant les courses, les repas

Quelles conséquences cette crise va-t-elle avoir sur les rapports femmes-hommes ?

Bonne question. J’observe des situations variées. Quand la famille est fonctionnelle, il y a des rapprochements entre les hommes et les femmes qui passent plus de temps ensemble et sont plus amoureux, plus affectueux, chacun cherchant à faire le bien-être de l’autre. Les couples font preuve de créativité pour partager plus.
Quand la situation est plus conflictuelle, j’observe beaucoup d’angoisse, une augmentation des tensions, notamment dans les habitations réduites, où il est difficile de s’isoler et d’avoir sa place. C’est encore plus problématique avec la fermeture des restaurants et des cafés, lieux qui pouvaient faire office de sas pour se retrouver soi-même.
Quoi qu’il en soit il importe d’être bien dans sa tête, de partager de la joie, de la créativité avec ceux qui nous entourent. Sans jamais baisser les bras pour aller contre les stéréotypes et en faveur de l’estime de soi et du respect d’autrui. Et se faire aider par tous les moyens qui existent en cas de difficultés, de tensions, de violences.

Lire aussi :

[SYNTHÈSE] Femmes-Hommes : toujours des inégalités criantes dans le monde du travail
[SYNDICALISME AU FÉMININ] « À nous de créer des conditions favorables à l’engagement syndical féminin »

Bibliographie

Et si on réinventait l’éducation des garçons ? Petit manuel pour dépasser
les stéréotypes et élever des garçons libres et heureux. (Nathan, 2020)

Les hommes aussi viennent de Vénus. Forts et sensibles, les nouveaux
visages de la virilité. (Larousse, 2020)

Crédit photographique Une : Gaëtan Mortier