« L’administrateur salarié apporte une vision de long terme », Bertrand

« L’administrateur salarié apporte une vision de long terme », Bertrand

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Mercredi 3 février 2021
Gouvernance des entreprises

Bertrand, administrateur salarié depuis cinq mois, s’investit à 100% dans sa nouvelle fonction. Il veut gagner la confiance de ses homologues en leur démontrant que salariés et actionnaires peuvent partager les mêmes intérêts.

La CFTC est attachée à l’idée de participation des salariés aux orientations stratégiques de l’entreprise. En quoi l’administrateur salarié incarne-t-il cette idée ?

Chez Inetum [ex-GFI Informatique, Ndlr], nous sommes deux administrateurs salariés, désignés par le CSE central. Mais celui-ci apparaît peu représentatif, puisqu’en 2019, le taux de participation aux élections a été de 36%. Cela relativise la représentation réelle des salariés au conseil d’administration. Les salariés ne savent généralement pas que nous existons, ou ne connaissent pas notre rôle. Sur notre site intranet Inetum, nous avons donc créé une rubrique dédiée à l’administrateur salarié, qui leur permet de nous contacter. Certains nous voient aussi comme une « super instance revendicative ». Ce n’est pas du tout le cas. Nous sommes des administrateurs à part entière, tenus par une obligation de confidentialité.

Comment pouvez-vous vraiment peser sur la stratégie de l’entreprise alors que le CA entérine généralement des décisions prises dans d’autres instances ?

Bien que nous soyons tout nouveaux dans notre fonction, nous avons pu intervenir sereinement en conseil d’administration, sans être interrompus. Nous avons néanmoins demandé à intégrer au moins une des deux instances que sont le Comité des investissements et le Comité stratégique. Nous allons nous porter candidats en avril prochain.
Il est vrai que nous n’avons qu’un droit de vote et qu’il est très difficile de peser dans les décisions. Cela nécessite d’obtenir la confiance des autres administrateurs en faisant valoir nos compétences et la plus-value que nous pouvons apporter. Nous devons leur faire comprendre que, sur le long terme, les intérêts des salariés et ceux des actionnaires convergent toujours. Par ailleurs, nous devons aussi faire accepter à notre management que notre présence au CA peut passer avant certains impératifs professionnels.

Vous évoquez la « plus-value » des administrateurs salariés. Que désignez-vous précisément ?

Nous sommes là pour apporter un regard humain et long termiste. Les décisions des administrateurs sont souvent motivées par des considérations financières de très court terme. Nous soutenons le fait que les salariés sont une valeur pour l’entreprise et que leurs intérêts et ceux des actionnaires ne sont pas du tout antinomiques. Nous rappelons aussi aux administrateurs que le financement s’envisage à long terme. Par exemple, ce n’est pas parce que les taux d’intérêt sont très bas qu’il faut s’endetter. Ou bien, s’il est question de racheter une entreprise, nous alertons sur le fait que si nous faisons fuir 30 % de ses effectifs, nous ne réaliserons pas une bonne affaire. Dans ce cas, nous pourrions par exemple être missionnés pour aller rencontrer les représentants du personnel de cette entreprise cible.

En Allemagne, les représentants des salariés constituent 50% des administrateurs dans les entreprises de plus de 2 000 salariés. Ils sont 15% en moyenne dans les grandes entreprises françaises… Que penser de ce décalage ?

En Allemagne, les syndicats et le patronat coopèrent, ils sont partenaires. Moi, je suis à la CFTC parce que c’est un syndicat responsable. Mais, en France, ce sont l’opposition permanente et le rapport de force qui prévalent sur le partenariat, que ce soit du côté de la direction ou de celui des syndicats. Et ce n’est pas en quelques années que les mentalités vont changer. C’est pourquoi nous avons un énorme travail pour nous faire admettre comme partenaires responsables au sein du conseil d’administration.

Malgré tout, pensez-vous que la fonction d’administrateur salarié soit appelée à évoluer en France ?

C’est tout à fait souhaitable, mais cela va prendre du temps. Depuis l’après-guerre, le taux de syndicalisation s’est effondré*, si bien que les syndicats ne sont pas considérés comme un corps intermédiaire indispensable pour parler au nom des salariés. En attendant, tous les jours, sur le terrain, nous essayons d’inverser cette tendance. Si l’on pouvait atteindre, par exemple, 60 % de salariés syndiqués dans nos entreprises, on pourrait parvenir à un mode de fonctionnement plus proche de celui de l’Allemagne. Malheureusement, on ne va pas dans ce sens… Ce qu’il faut se dire, c’est : « Je rentre dans le syndicalisme, je m’implique et j’ai la volonté de changer les choses ».

*Le taux de syndicalisation en France est passé de 30% en 1949 à 11% en
2016 (source : Dares).

Propos recueillis par Laurent Barberon
Crédit photographique : Bernard Gouédard