“J’ai peur de leur amener le virus”, Marko, facteur et adhérent CFTC

“J’ai peur de leur amener le virus”, Marko, facteur et adhérent CFTC

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Lundi 6 avril 2020
Notre drôle de vie

Marko est facteur depuis presque trois ans, à Montigny-lès-Metz, en Moselle. Il redouble de vigilance quant au coronavirus car il a peur d’être porteur sain et de contaminer la population. Surtout les personnes âgées.

Qu’est-ce que le Covid 19 a changé dans votre travail ?

Déjà, il n’y a personne dans les rues. Ensuite, les processus sont différents. Par exemple, pour livrer les recommandés, je demande, à distance, si la personne accepte le courrier. Si oui, je ne la fais pas signer et à la place je note “Covid 19”. Je porte des gants. Et à chaque fois que je distribue un courrier, je passe du gel hydroalcoolique dessus. Nous avons aussi des masques à notre disposition. Mais nous les réservons surtout aux contacts avec les personnes âgées. Du coup, je me suis fabriqué mon propre masque, avec du tissu imperméable. Je connais beaucoup de facteurs qui ont fait pareil.

À part ça, il faudrait établir une priorisation des courriers, sachant que jusqu’ici, nous avons encore beaucoup de publicités à distribuer. Si nous n’en distribuons pas, il y a forcément des endroits où nous n’irons pas. De plus, je suis surpris par le nombre de livraisons de colis. Ce matin par exemple [vendredi 27 mars, NDLR], à l’ouverture de la poste, il y en avait énormément. Autant qu’à Noël ! Cela veut dire que les gens commandent beaucoup à distance

La Poste : "marche arrière toute"

La fréquence de distribution du courrier augmente à nouveau. En effet, Philippe Wahl, PDG de La Poste, a annoncé le 1er avril “un renfort des équipes courrier pour augmenter progressivement le nombre de jours de distribution de la presse, des colis et des courriers”.

La “CFTC La Poste section nationale” affirme, par voie de communiqué, que “ce changement de stratégie se fait principalement sous la pression de notre actionnaire majoritaire, la Caisse des Dépôts et Consignations, des grands groupes de presse […] mais néanmoins ces mesures ne doivent pas concourir […] à surexposer les personnels et les clients.”

Déjà, le 23 mars, Anne Chatain, présidente de la fédération CFTC Media+ et secrétaire générale adjointe confédérale, déclarait à 20minutes.fr : “Il faut vite définir quelles sont les missions de service public à maintenir et veiller à ce que les 70.000 facteurs qui sillonnent le pays se protègent et ne soient pas un facteur de propagation du virus”.

Est-ce que vous êtes au contact des personnes âgées ? Vous leur rendez service ?

La Poste propose aux enfants de personnes âgées le service VSMP : “Veiller sur mes parents”. Les facteurs font une ou deux visites par semaine et rassurent la famille. Personnellement, je n’assure pas ce service mais j’ai des collègues qui le font. 

Moi je suis “rouleur” : je n’ai pas de tournée attitrée, je remplace mes collègues. Et cette semaine, j’ai distribué le courrier à trois maisons de retraite. À chaque fois, j’ai peur de leur amener le virus. Juste avant d’arriver, je me désinfecte les mains au gel hydroalcoolique. Ensuite, je dépose le courrier au portail, je m’éloigne, et quelqu’un vient le chercher. En fait, l’ennemi est invisible. Cela génère énormément de stress, parce qu’une contamination peut aller très vite. Il suffit d’une seconde d’inattention.

Est-ce que vous avez remarqué des gestes de solidarité autour de vous ?

Oui, j’en ai noté beaucoup. Les gens sont attentifs à nous, ils nous donnent des conseils. L’autre jour, j’ai été applaudi par un monsieur, dans la rue. Il m’a félicité de continuer à travailler. Un autre a affiché une énorme pancarte devant chez lui pour remercier les soignants, les facteurs, etc. J’avoue que j’ai ressenti un peu de fierté. C’est ce qui, plus que jamais, aide les facteurs dans cette période difficile. Cette crise nous met au centre du lien social, même si je suis conscient que d’autres personnes ont beaucoup plus de mérite que nous. 

Que vous inspire la crise dans laquelle nous nous trouvons actuellement ?

Il n’y a pas de risque zéro. Le principal problème est qu’on ne peut pas savoir si on est porteur du virus parce qu’on n’a pas de tests. J’ai entendu dire qu’il y a dix fois plus de cas de personnes infectées que de personnes testées positives. Donc je me dis qu’étant sportif et ayant une vie plutôt saine, je peux être porteur sain. Alors, comme ma femme est enceinte, je suis en confinement chez mes parents depuis le début de la semaine. A priori, le bébé serait protégé du virus mais la fièvre éventuelle de la maman ne serait pas bonne pour lui. 

Il faut prendre plus de précautions que celles qui sont préconisées car la vie des gens est beaucoup trop importante. Si nous avions des tests, cela nous épargnerait ce stress. En Corée du Sud, toute la population est contrôlée et testée systématiquement. Je trouve surprenant qu’un pays comme la France n’ait pas ces tests. C’est la première fois que cette situation se produit et nous nous organisons alors que le problème est déjà là. Nous avons tous été pris de court. 

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Propos recueillis par Laurent Barberon

Crédit photographique : Bernard Gouédard