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Bernard Ibal : « l’écologie intégrale ouvre à une transcendance »

21 octobre 2021 |

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Pour Bernard Ibal, agrégé et docteur en philosophie, le darwinisme social crée une certaine forme d’aliénation au sein de la doctrine managériale actuelle. À cette pensée ultralibérale, l’ancien vice-président confédéral revendique une écologie intégrale, transcendante. La CFTC s’est entretenue avec lui.

écologie

Lors de vos dernières sorties médiatiques, vous faites l’analyse du darwinisme social appliqué au management. Pouvez-vous revenir sur cette doctrine ?

Le darwinisme ultralibéral est la glorification de la sélection naturelle et de la loi du plus fort, du plus battant. Le management d’aujourd’hui est encore trop souvent le résultat de ce darwinisme économique et social. Son discours est souvent celui de la performance, de la compétition, de l’agressivité, de la lutte pour la vie, de la survie du meilleur. Un exemple frappant est celui de la gestion des hôpitaux. L’hôpital doit être dirigé par des gestionnaires compétitifs non-médecins, et les soignants être soumis à des objectifs de rentabilité. Avant la pandémie, tout le monde n’était pas à l’écoute de ces soignants dans la rue qui dénonçaient la pénurie hospitalière. Quelques mois après, nous les applaudissions pour leur héroïsme malgré leur précarité.

Nous pouvons être tout autant choqué par les propos d’un dirigeant d’une grande entreprise lorsque ce dernier déclarait que son plan, qui consistait à supprimer de nombreux emplois en un temps record, était une réussite, et que les suicides en série qui ont suivi, avaient, dit-il, « gâché la fête ». Le darwinisme social est là : gagner à tout prix, sans trop savoir pour quelle fin, si ce n’est que la boutique tourne. Gagner, aux prix de la vie des autres. L’entreprise et ses managers « pataugent » trop souvent dans l’immanence de leur problème de gestion.

Face à cette aliénation au cœur de la pensée managériale, qu’en est-il du salarié : du cadre, du top manager ?

Le cadre n’est pas celui qui décide des finalités de l’entreprise, la prérogative revient aux hauts dirigeants. Mais ce n’est pas pour autant que le cadre serait un simple exécutant. Le cadre est « libre d’obéir » au sens où il a le devoir de trouver et mettre en œuvre les meilleurs moyens pour parvenir aux objectifs décidés par les chefs d’entreprise. Hannah Arendt l’avait dit : nous ne sommes déjà plus dans l’humain car le propre de l’homme est, comme le dit Vatican II, d’être sujet et but de toute activité et pas seulement le moyen. Par ailleurs, même les top managers ne sont plus en réalité que des exécutants d’un système qui les embarque. Seules la croissance et la productivité court-termiste sont mises en avant. Pour certains, l’activité salariale se retrouve vidée de sens.

 

Nous souffrons d’un manque de transcendance. Trop d’énergie se perd pour rien, pas assez de transcendance pour donner du sens, pour donner une direction, une élévation, un dépassement.

Cette question du sens au travail et de la perte de ce dernier nous pousse à aller vers d’autres doctrines plus englobantes, plus sensibles au développement intégral de l’humain. Celle de l’écologie intégrale en est un parfait exemple. L’écologie intégrale, celle qui n’en reste pas à un naturalisme matérialiste, ouvre à une transcendance, à un sortir de soi, carence d’un management inconsciemment d’inspiration darwiniste.

Vous parlez d’écologie intégrale, transcendante, comme solution face à une certaine forme d’aliénation au cœur de l’organisation du travail due au darwinisme social. Comment, concrètement, faire le choix de la transcendance et la réconcilier à la chose économique ?

En 2020, Business France publie son Bilan des investissements internationaux en France. Au travers d’arguments économiques et fiscaux, la structure explique que malgré la crise du Covid de 2019, la France fut, en 2020, le pays européen le plus attractif pour les investisseurs étrangers. Ce rapport annuel qui fait autorité, évoque, entre autres, l’attraction écologique de la France, en étudiant l’importance de la politique environnementale dans cette attraction économique. Selon le bilan, 89 % des investisseurs étrangers pensent que la transition écologique est un facteur d’attractivité. Certes Business France résonne, à cet égard, d’abord dans un souci de rentabilité et de profit des investissements. Mais pas seulement. Les investisseurs voient dans la transition écologique une civilisation d’avenir. Notons, d’ailleurs, que 64 % des investissements étrangers en France proviennent des pays européens, c’est-à-dire de ceux qui, dans le monde, sont les leaders de la lutte contre le réchauffement climatique. Nous voyons bien que même les investisseurs parient sur l’esprit de la transcendance.

D’un côté, nous pouvons donc dire que le management est en partie resté, comme Darwin le dit des espèces, un acteur de compétition acharnée et de quête de supériorité. D’un autre côté, l’écologie, sans divorcer des poncifs capitalistes de rentabilité, annonce une vision plus collaborative et « pacifiante » de l’avenir.

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