Mégafeux estivaux : face aux manques de moyens, les sapeurs-pompiers et l’ONF tirent la sonnette d’alarme
3 septembre 2026 | Fonction publiqueSocial
Après un été hors normes, où les « mégafeux » et les jours de températures caniculaires se sont multipliés, les sapeurs-pompiers dénoncent l’insuffisance de moyens et d’effectifs à leur disposition. Des inquiétudes partagées par les agents de l’Office national des forêts (ONF), également en première ligne lors des incendies. On fait le point avec Ludovic Goblet, vice-président du syndicat national des sapeurs-pompiers SPASDIS- CFTC et Eloi Schneider, Délégué syndical central de la CFTC ONF.

Messieurs, autour de 120.000 hectares ont déjà brulé en 2026, la France n’avait jamais perdu autant de surface forestière en un an. Comment cet été a-t-il été vécu dans vos organisations respectives ?
Ludovic Goblet : Ca a été très difficile. Lors des incendies de 2022 dans la forêt des Landes, on avait perdu 12.000 hectares et on s’était dit que c’était le plus gros feu qu’on avait jamais vu. Mais là, 42.000 hectares ont brulé rien qu’en Gironde ! Sur le terrain, nous avons notamment été témoin de fournaises très puissantes, qui génèrent leur propre météo et vents tourbillonnants. Ça devient vite incontrôlable, on a d’ailleurs bien vu qu’il nous a fallu plusieurs jours pour stabiliser la situation.
Eloi Schneider: Du côté de l’ONF, les forestiers mobilisés dans le cadre de la Défense des forêts contre les incendies (DFCI) sont intervenus à divers niveaux. Ils ont guidé les sapeurs-pompiers dans leurs interventions en leur montrant les itinéraires et chemins accessibles, ont orienté les habitants et les vacanciers et ont cartographié les feux pour anticiper leur propagation. Pour éviter que l’incendie ne progresse trop vite, l’ONF a aussi piloté la création de zones d’appuis, de lisières, ou encore de coupes d’arbre tactiques pour ralentir le feu. Maintenant, il faut bien prendre conscience qu’en Gironde ou à Fontainebleau, les incendies ont battu des records de taille et d’intensité.
Ludovic Goblet : On avait tout de même déjà vécu des incendies hyper intenses en 2022, l’année dernière aussi. Ce qui était jadis exceptionnel devient la normalité. Et ça, c’est très inquiétant.
Ces incendies, comme la sécheresse de l’été 2026, illustrent-ils une forme d’incapacité des responsables politiques à répondre à l’urgence climatique ?
Eloi Schneider: Depuis environ 2020, on constate que le nombre de grands incendies augmente, les feux ne se limitant plus au sud du pays. Or, c’est dit et prouvé : le réchauffement climatique augmente le risque d’incendies plus intenses et plus fréquents… On voit donc bien que les ressources et réponses mobilisées par la puissance publique ne sont pas au niveau des enjeux. S’agissant de l’ONF, ce ne sont pas seulement les syndicats qui le disent, mais la Cour des Comptes. Dans un rapport publié en 2024, celle-ci recommande d’augmenter les financements et la masse salariale de l’ONF, précisément- je cite – car « les moyens de l’établissement apparaissent insuffisants pour répondre aux missions croissantes qui lui sont assignés »
Ludovic Goblet : Quand on voit ca, il y a un sentiment de gâchis qui prédomine. Si les pouvoirs publics nous avaient écouté, ainsi que les différents rapports du GIEC, nous ne serions pas dans cette situation. Pour la CFTC SPASDIS, ce ne sont pas que les gouvernements successifs mais l’ensemble de la classe politique – y compris départementale et locale – qui est en faute ici. Donner aux pompiers les moyens de bien faire leur métier pour protéger les gens et les habitations, c’est pourtant essentiel et peu clivant politiquement.
Parlons des carences de moyens constatées alors. A quels manques vos corps respectifs doivent-il faire face ?
Ludovic Goblet : Ils sont nombreux, c’est difficile d’être exhaustif à ce sujet. S’agissant des feux de forêt, il faut par exemple se figurer qu’en 2026, les pompiers n’ont pas assez de cagoules filtrantes efficaces, pour se protéger des particules fines cancérigènes. Quant aux véhicules d’incendie, nous avons purement et simplement perdu 1000 unités en 10 ans (NDLR : suite à l’incendie de Gabian, qui avait mis en exergue l’inaptitude de certains camions de pompiers pour faire face aux feux). Jugés insuffisamment sécurisés, ces milliers de camions n’ont pas été remplacés. Ces dernières années, un pacte capacitaire de l’Etat a tout de même mobilisé 135 millions d’euros en achat de matériel, mais ça nous a seulement permis de recouvrer 50% des véhicules perdus lors de la dernière décennie.
Eloi Schneider: Depuis le début des années 2000, l’ONF est passée de 12.000 à 8200 salariés, les lois de finances successives nous ayant contraint à réduire nos effectifs. Le cœur du problème est là. Moins d’effectif, ça veut notamment dire moins de monde pour surveiller les départs de feu, débroussailler les zones à risques, planter et protéger les plantations et plans naissants du gibier etc…En cas de catastrophe naturelle, c’est aussi une gestion de risques diminuée : en 1999, après les tempêtes historiques de décembre, l’ONF avait pu rapidement dégager les routes forestières, car elle avait encore les effectifs pour. Ce ne serait plus possible aujourd’hui.
Ludovic Goblet: Notre capacité d’action pour faire face à ces évènements climatiques extrêmes est bien sur significativement impactée. Ceci dit, pour les SDIS et les sapeurs-pompiers, les feux de forêt ne sont en réalité que la partie émergée de l’iceberg de nos problèmes.
C’est-à-dire ?
Ludovic Goblet : Il faut bien comprendre que les secours d’urgence aux personnes (SUAP) représentent 87% des interventions des sapeurs-pompiers. Le nombre total de nos interventions a par ailleurs explosé, du fait du vieillissement de la population : nationalement, on en comptait 3.5 millions par an au début des années 2000, pour près de 5 millions aujourd’hui. Le nombre de sapeurs-pompiers est, lui, peu ou prou resté le même. On voit bien que ce n’est pas tenable. Nous demandons donc la création de 21.000 postes de sapeurs-pompiers. Ce n’est pas un chiffre qui sort de nulle part : il correspond au nombre de postes qui sont occupés par des sapeurs papiers volontaires.
L’Inspection générale de l’administration a d’ailleurs souligné une dérive du modèle des sapeurs-pompiers volontaires, qui seraient sur-employés pour pallier le manque d’effectifs professionnels…
Ludovic Goblet : Ce rapport stipule qu’un pompier volontaire ne doit pas dépasser 600 heures annuelles de garde (soit 11 heures par semaine). Mais aujourd’hui, certains volontaires peuvent effectuer jusqu’à 1600 heures de garde par an ! Même si on sait qu’il sera très difficile d’obtenir les 21.000 postes que j’avais mentionné auparavant, l’intersyndicale espère au moins obtenir une enveloppe budgétaire pour recruter davantage de pompiers professionnels. Il faut notamment éviter aux pompiers volontaires ce phénomène de surmenage, qui n’est devenu que trop courant.
Les budgets de l’Etat et de la Sécurité sociale pour 2027 seront votés dans les mois à venir. Qu’espérez-vous de cette séquence budgétaire ?
Ludovic Goblet : La CFTC-SPASDIS a été reçue mi-aout, avec l’intersyndicale des sapeurs-pompiers, par le Ministre de l’intérieur, Laurent Nunez. Le Beauvau de la sécurité civile, qui sera présenté courant septembre, est supposé répondre à certaines de nos demandes. Globalement, nous avons senti une réelle volonté d’agir de la part du Ministre, mais il ne nous a communiqué aucune donnée chiffrée, donc nous ne pouvons pas ressortir satisfait d’une telle réunion.
Eloi Schneider : Avant les incendies estivaux, un projet de loi transpartisan prévoyait la création de 1300 postes à l’ONF sur les 3 années à venir. Ce texte reprenait simplement les recommandations de la Cour des Comptes. Néanmoins, il n’avait alors été soutenu que par une cinquantaine de parlementaires. Pour sa part, la CFTC ONF appelle à des engagements chiffrés, un calendrier de recrutement contraignant et une à reconnaissance concrète de la charge des agents mobilisés. A ce titre, nous espérons que les feux de cet été feront enfin office d’électrochoc et se traduiront par des actes budgétaires, non par de simples déclarations d’intention. Il faut, en somme, que la représentation nationale nous donne les moyens de faire ce que l’Etat nous demande de faire, tout simplement.
Ludovic Goblet : C’est exactement la même chose s’agissant des sapeurs-pompiers ! Vous remarquerez d’ailleurs qu’aucune de nos revendications ne portent sur les salaires ou les primes. Ce n’est pas pour nous que nous demandons davantage de moyens, mais pour les citoyens.
AC