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« Ils nous traitent comme des salariés de seconde zone » : dans les ex magasins Cora repris par Carrefour, la CFTC appelle à la grève

3 avril 2026 | Rémunération & Pouvoir d'achatSocial

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Ce mercredi 1er avril, la CFTC avait appelé à la grève les salariés des 57 anciennes enseignes du groupe Cora, qui avaient été rachetées par Carrefour en 2024. Notre organisation dénonce une dégradation inquiétante des conditions de travail, ainsi que des écarts de rémunération persistants entre les anciens salariés de Cora et ceux de leur nouveau propriétaire. Explications avec Cyrille Lechevestrier, délégué central CFTC Cora France.

Cyrille, peux-tu nous expliquer pourquoi la CFTC a appelé à la grève les ex salariés de Cora, dont les magasins avaient été repris par Carrefour en 2024 ?

Bien sûr. À la base, Cora, c’est une chaine d’hypermarchés, dont Carrefour a racheté les 57 magasins français il y a un an et demi. Depuis, les ex salariés de Cora portent les couleurs de Carrefour. Idem pour nos magasins, qui sont maintenant au nom du groupe. Le problème, c’est que l’acquisition de nos enseignes s’est tout de suite mal passée : on nous a, en somme,  expliqué sans ménagement qu’on ne savait pas travailler.

L’encadrement des magasins a notamment vite été mis sous pression – une pression qui a ruisselé sur les salariés. Carrefour a aussi procédé à de nombreux gels des embauches : un certain nombre de personnes absentes n’ont pas été remplacées, ça a forcément généré une surcharge de travail. Et puis il y a évidemment la question du salaire : les anciens salariés de Cora sont significativement moins bien payés que leurs homologues du groupe Carrefour.

À combien se portent ces écarts de salaire et comment le groupe Carrefour les justifie-t-il ?

Les salariés « classiques » de Carrefour sont quasiment payés 1 euro brut de plus de l’heure que nous. C’est significatif, quand vous considérez que la plupart des ex salariés de Cora sont rémunérés au SMIC. La CFTC juge que, à travail égal, un salaire égal devrait être versé. Quand nous avons signalé cette injustice à la Direction, ils nous ont simplement répondu qu’ils avaient pris l’engagement de préserver le modèle social auquel les salariés étaient attachés avant le rachat de Cora…

Au-delà même du salaire, les avantages extra salariaux des ex employés de Cora sont aussi très inférieurs à ceux de leurs homologues de Carrefour, c’est bien ça ?

Absolument. Comparativement, les anciens salariés de Cora ont 1 semaine de congé en moins, une prime de vacances moins importante, ou encore moins d’intéressement et de participation.

La CFTC a plutôt tendance à utiliser la grève en dernier recours. Avant d’en arriver là, avez-vous essayé de trouver une voie médiane avec la direction ?

Ça fait un moment que de nombreux salariés et délégués syndicaux nous demandent de recourir à la grève. Je ne suis pas quelqu’un qui rentre tout de suite dans le dur, donc nous avons d’abord essayé de négocier. J’ai notamment été reçu par la Direction générale en fin d’année dernière pour faire le point, leur dire que ça ne pouvait pas durer, que les équipes étaient à bout : des salariés sont en burnout, des délégués syndicaux pointent l’émergence des risques psychosociaux dans plusieurs magasins, on nous refuse des embauches pour remplacer des travailleurs absents… Ça fait beaucoup.

Que vous a-t-on répondu ?

En gros, qu’on ne savait pas travailler chez Cora… À la fin de l’entretien, l’un des représentants de la direction rigole, en me disant : « Vous auriez dû m’apporter une boîte de mouchoirs, c’est à pleurer vos histoires ». Hilarant, non ? Je lui ai rétorqué : « Si vous avez besoin de mouchoirs, je vous prendrai une marque Repère la prochaine fois. Ils sont moins chers que chez Carrefour et vu ce que vous nous payez, ça me fera faire des économies. »

Mais plus largement, comprenez-vous les transformations que le groupe Carrefour veut implémenter dans les ex magasins Cora ?

On ne fait que recevoir des messages contradictoires. Nous avions par exemple entendu par la presse qu’Alexandre Bompard (le PDG de Carrefour, NDLR) songerait à vendre 10 magasins Cora. Ou encore, qu’il pourrait bientôt annoncer la cession de certaines de nos enseignes en location-gérance… Stratégiquement, tout cela est très flou.

En mars, le groupe Carrefour a tenu avec les syndicats ses négociations annuelles obligatoires (NAO). Aucune des propositions de l’employeur ne vous a alors semblé à la hauteur des enjeux ?

Schématiquement, la négociation s’est tenue en deux temps. D’abord, ils ont proposé la mise en œuvre d’une augmentation de salaire de 1% pour les ex salariés de Cora. C’était moins que ce qui était prévu pour nos homologues de Carrefour, alors même que nos grilles de salaires sont inférieures aux leurs. Le différentiel était donc encore susceptible de se creuser. En outre, on nous a aussi annoncé que nous ne toucherions ni participation ni intéressement, car nous n’avions pas atteint les objectifs de chiffre d’affaires qui donnent droit à ces primes. Mais je leur ai répondu que c’était avant tout de leur faute si les anciens employés de Cora n’avaient pas atteint ces seuils de déclenchement.

Pourquoi cela ?

Pendant 6 à 7 mois, certains de nos rayons sont restés en grande partie vides du fait d’une réorganisation de la logistique décidée par Carrefour. Peut-être qu’ils n’avaient pas la marchandise nécessaire à notre approvisionnement – une source externe à l’entreprise m’a notamment confié que le groupe avait sous-estimé le volume de commandes nécessaire et donc priorisé ses magasins historiques, plutôt que les ex enseignes de Cora. Quoi qu’il en soit, ces dysfonctionnements ne sont pas du fait des salariés.

Vous disiez qu’il y a eu deux temps dans cette négociation. Que s’est-il passé ensuite ?

L’employeur a revu sa copie en nous proposant – comme pour les salariés « type » de Carrefour – une hausse de salaire de 1,3 %. Mais étant donné que les salaires de base des anciens de Cora sont moins conséquents, cette augmentation était comparativement plus faible pour nous, en valeur absolue. Bien sûr, la CFTC comprend qu’un rattrapage de la grille salariale puisse nécessiter du temps. Mais nous demandions à minima qu’un effort soit fait progressivement dans ce sens, année après année. En 2026, on aurait par exemple pu commencer par faire en sorte de réduire l’écart constaté en termes de rémunération horaire, pour qu’il ne soit plus d’environ 1 euro de heure, mais de 70 centimes.

S’agissant des primes, Carrefour a-t-il consenti à un effort, lors de cette 2e phase de négociations ?

Ils ont proposé que les ex salariés de Cora puissent toucher une prime de 230 euros brut de partage de la valeur. Par comparaison, cette même prime dépasse 1 400 euros pour les autres salariés de Carrefour. Ça n’a fait que confirmer ce que nous pensions déjà : ils nous traitent comme des salariés de seconde zone. C’est là que nous avons décidé qu’un mouvement de grève était justifié et nécessaire.

Justement, quel bilan faites-vous de cette première journée de mobilisation ?

Ca a été un véritable succès collectif. On dénombre au moins 18 magasins où des débrayages ont été organisés, des centaines de salariés ont défilé dans chaque enseigne. Nous adressons un immense merci à l’ensemble des participants.

Comment envisagez-vous la suite ?

J’ai des réunions prochainement prévues avec la direction générale, nous allons voir s’il y a un début de changement de cap de leur côté. Si aucune mesure significative n’est prise, on ne s’interdit pas d’appeler à une seconde journée de mobilisation, dans 15 jours ou trois semaines.

 Tous propos recueillis par AC

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