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« La Chine ne nous impose pas de dépendance vis-à-vis de l’IA. Notre passivité collective, si »

12 octobre 2026 | Europe & InternationalSocial

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Mi-septembre 2026, divers membres du Comité économique et social européen (CESE) – organisation où siègent notamment des représentants syndicaux des états membres de l’UE – se sont rendus à Hangzhou pour rencontrer des membres du Conseil économique et social de Chine. S’y sont notamment affichées les divergences et différences que le Vieux Continent et Pékin apposent sur le développement et la régulation de l’intelligence artificielle. Décryptage avec Denis Jeambrun, référent CFTC sur les questions d’IA, qui a pu représenter le CESE et notre organisation lors de cet évènement.

Denis, en préambule, pouvez-vous nous expliquer comment s’est organisée à Hangzhou cette rencontre entre le CESE européen et le Conseil économique et social de Chine?

Le CESE organise assez régulièrement des rencontres avec des représentants syndicaux et patronaux européens et extra européens. L’équivalent de notre instance existe en Chine, c’est le Conseil économique et social de Chine (CESC). À la différence du CESE européen, qui est composé de personnes « ordinaires » issues du terrain, le CESC est constitué de hauts dignitaires chinois, dont d’anciens ex ministres. Dès lors, leurs messages sont homogènes et font généralement explicitement référence au plan quinquennal du président Xi Jinping. Une autre différence notable réside dans l’aspect très cadré et protocolaire de la rencontre. Il n’y avait pas de débats ou de questions-réponses, comme à Bruxelles. Chacun prenait simplement la parole, tour à tour.

Quelle vision de l’IA avez-vous pu défendre, face aux représentants chinois ?

Tout simplement celle que la CFTC porte déjà dans les entreprises et au CESE européen. J’ai notamment insisté sur la nécessité de développer une IA éthique, au service de l’humain, qui respecte les droits fondamentaux des personnes et des travailleurs (tels que définis par la Déclaration universelle des droits de l’Homme de l’ONU). Il ne faut pas que cette technologie soit utilisée pour espionner ou manipuler les personnes, mais elle doit au contraire être respectueuse de notre mode de vie et de la législation européenne.

En outre, j’ai insisté sur les dangers du remplacement de l’humain par la machine. J’ai tenté la formule : « Réserver le travail digne aux humains et l’inhumain aux machines« . Toutefois, l’IA évolue très vite : il est très difficile de prédire ce qu’elle pourra précisément faire demain. Ça la rend difficile à cadrer et à réguler. En Europe, des lois – comme l’IA Act – existent déjà. Elles ont posé les bases d’un cadre légal, mais elles pourraient paradoxalement se retrouver pour partie périmées assez rapidement.

Quels arguments et idées ont avancé les représentants Chinois que vous avez pu entendre à Hangzhou ?

lls n’ont pas témoigné de défiance particulière vis-à-vis de l’IA, même si le contrôle de l’intelligence artificielle par l’humain semble être un point important pour eux. Toutefois, la Chine ne place probablement pas les mêmes priorités que nous au cœur de ce contrôle. Dans l’ensemble, Pékin semble exiger beaucoup de transparence aux fournisseurs, ainsi que l’alignement des IA sur la doctrine politique chinoise.

Quelles priorités la Chine appose-t-elle plus précisément au développement et au contrôle de l’IA ?

En amont de cette rencontre, j’ai pu lire le rapport que nous avait envoyé le Comité économique et Social de Chine, qui définit les grands axes stratégiques de Pékin vis-à-vis de l’intelligence artificielle. Ils y font un panorama très complet de ce qu’on peut faire avec l’IA et de ce qu’ils font déjà : les robots taxis, les drones autonomes agricoles, les prothèses médicales pour remplacer un membre perdu, le contrôle qualité automatisé des pièces dans l’industrie, etc. …J’ai le sentiment qu’ils conçoivent – sans surprise – l’IA comme un instrument de puissance, tout en apposant une vision pour partie différentiée des Américains sur le sujet.

C’est-à-dire ?

Ils parlent ouvertement d’une IA qui œuvrerait pour le bien commun, en opposition à une approche étasunienne supposément plus commerciale. Ils conçoivent d’ailleurs leurs systèmes d’IA générative, comme DeepSeek, en infrastructure ouverte (Open Source), là où la majorité des géants américains — comme OpenAI (ChatGPT), Anthropic (Claude) ou Google (Gemini) — développent des modèles plus « fermés ». 

Par ailleurs, tout le monde sait que l’IA constitue un puissant facteur de pouvoir politique et économique. C’est un aspect qu’il faut corréler avec le projet de « gouvernance mondiale », inscrit dans le dernier plan quinquennal chinois, et dont nos interlocuteurs ont abondamment parlé. Dans cette vision, la Chine assurerait évidemment un rôle de leader. Dès lors, elle nous propose d’acheter et d’utiliser ses produits d’IA. Cela impliquerait une dépendance stratégique de l’Europe vis-à-vis de Chine, comme nous le sommes actuellement des USA pour notre défense, via l’OTAN.

Mais l’UE perdait toute vraie autonomie sur ces technologies, non ?

Absolument. L’UE est déjà très dépendante de la Chine s’agissant, entre autres, des terres rares, d’ingrédients chimiques ou pharmaceutiques clés, des cellules photovoltaïques, du textile, et même des aimants permanents (utilisés dans les moteurs électriques). De plus, nous n’avons aucune garantie que cette IA chinoise ne puisse tout de même pas nous observer et nous espionner, à notre insu. Les Américains – via la NSA et le programme PRISM – ont par le passé déjà utilisé des procédés analogues après tout.

Cette dépendance sino-américaine nous sera-t-elle nécessairement imposée ?

Je pense que c’est plus complexe que cela. En réalité, la Chine ne nous impose pas ces dépendances. Elle tire simplement profit de notre passivité collective. Je m’explique: à part Mistral en France, aucune entreprise européenne n’émerge vraiment dans le domaine de l’IA. Personnellement, j’appelle régulièrement à considérer l’exemple du commissariat au plan du général de Gaulle, qui a notamment permis l’émergence de géants continentaux, comme Airbus par exemple. On pourrait également songer à instaurer une « préférence européenne » pour les équipements et systèmes stratégiques – notamment ceux d’IA- afin d’assurer des débouchés pour des entreprises de l’UE. Les traités européens actuels ne permettent pas d’agir en ce sens, mais, compte tenu du contexte géopolitique actuel, les choses peuvent évoluer vite, même à Bruxelles.

Comme l’Union Européenne peut-elle reprendre la main sur le sujet ?

L’instant est critique, mais la prise de conscience est là. L’UE a notamment lancé en 2025 le fonds InvestAI : il vise à mobiliser jusqu’à 200 milliards d’euros d’investissements publics et privés sur 10 ans dans l’intelligence artificielle au sein de l’UE. C’est bien, mais ces montants restent relativement modestes vis-à-vis de ceux mobilisés par les USA et la Chine, qui détiennent aujourd’hui à eux deux plus de 90% de la puissance de calcul dédiée à l’IA (pour environ 5% en Europe). Le chemin est donc encore long. L’Europe est souvent très critiquée, mais, face à ces deux superpuissances, elle reste toutefois notre seul outil de résistance. Ensemble, nous sommes toujours une grande puissance. Nous avons encore voix au chapitre – ce ne d’ailleurs pas pour rien que le CESE a été reçu en Chine. C’est cela que nous devons préserver, y compris s’agissant du développement de l’IA et de sa régulation.

Tous propos recueillis par AC