Suivez-nous

Faut-il davantage réguler la financiarisation du système de santé?

19 mars 2026 | SantéSocial

  • Partage

Alors que le secteur du soin est de plus en plus investi par de grands groupes privés, la CFTC a été auditionnée fin février par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale à propos de la financiarisation du système de santé. Pour notre organisation, l’investissement privé peut – s’il est adéquatement régulé et cadré – contribuer au développement et à la modernisation de l’offre de soins.

Depuis la mi-décembre 2025, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale mène une série d’auditions pour identifier les menaces propres à l’activité des fonds spéculatifs. Fin février, c’est le secteur de la santé qui était scruté par les parlementaires. Les députés ont plus précisément sondé l’activité des grands acteurs privés du soin, qui représentent aujourd’hui une part significative de l’offre sanitaire française. A titre d’illustration, quatre groupes (Ramsay Santé, Elsan, Vivalto et Amalviva) concentrent 40% de l’hospitalisation privée, quand six grands acteurs (Unilabs, Biogroup, Cerba Healthcare, Inovie, Synlab et Eurofins) représentent à eux seuls plus de la moitié de la biologie médicale de ville.

L’économie de la santé, un secteur à part

La plupart du temps, ces structures médicales ne sont pas détenues par des professionnels de santé mais par des acteurs financiers privés (fonds d’investissement, holdings…), qui sont guidés par une logique de rentabilité à court et moyen terme. Des enjeux que connaît bien Pascal Decker, délégué syndical CFTC au sein du groupe Cerballiance, qui déploie un réseau de plus de 700 laboratoires d’analyses médicales dans l’Hexagone. « En substance, la commission d’enquête se demande si les fonds de la sécurité sociale – qui rembourse les soins délivrés au sein de ces structures privées – sont bien utilisés, résume celui qui a représenté notre organisation ce 26 février face aux parlementaires. L’activité de soins ne constituant pas une activité économique ordinaire, elle ne peut en effet être légalement appréhendée sous le seul angle du marché. Il est donc fondé de se demander si les bénéfices réalisés par ces grands groupes sont en priorité réinvestis dans l’amélioration de l’offre médicale, plutôt qu’à la rémunération de leurs actionnaires. 

Une transparence pas toujours suffisante

A ce titre, la CFTC observe d’abord que la structuration de ces grands groupes – parfois très peu lisible juridiquement et financièrement – peut complexifier l’accès à une information économique claire, pour les représentants du personnel. Plusieurs rapports du Sénat et de l’Assurance Maladie soulignent que même l’État fait face à une carence de traçabilité sur le sujet. Ce manque de transparence pose un problème évident, les revenus du secteur provenant essentiellement des cotisations sociales des assurés. « Les élus syndicaux peuvent quand même avoir accès à un certain nombre de données, en demandant une expertise économique, nuance Pascal Decker. Souvent, la plupart des acteurs privés qui investissent dans le secteur sanitaire n’aiment toutefois pas trop communiquer ce genre d’informations. »

Des risques de « marchandisation » de l’offre médicale

La part prépondérante que jouent ces grands groupes dans l’offre de soins peut générer d’autres risques. Notamment une marchandisation progressive de l’offre médicale, qui serait davantage motivée par une logique de rentabilité financière. Certains investisseurs peuvent en effet choisir de privilégier des activités de soins plus lucratives comme l’implantologie dentaire, l’imagerie lourde ou l’endoscopie, au détriment de missions de service public essentielles, mais moins rentables (les urgences, la psychiatrie, la pédiatrie etc.…)

Des laboratoires en besoin de personnel

En première ligne pendant la crise du Covid, les laboratoires d’analyse doivent depuis plusieurs années faire face à des difficultés de recrutement. L’accélération du vieillissement de la population et le désengagement de l’État dans certains domaines de la santé ont accentué la demande sanitaire, qui met sous pression les salariés du secteur : « Suite à la crise Covid, qui avait été épuisante et stressante pour les professionnels du soin, beaucoup de gens ont quitté le secteur médical confirme Pascal Decker. A Cerballiance, ça engendre une surcharge de travail pour les salariés en poste dans nos laboratoires. C’est vraiment une préoccupation pour la CFTC, qui insiste pour que davantage de moyens soient consacrés à l’embauche de nouveaux salariés. »

La financiarisation permet l’investissement dans l’offre de soins

Si la financiarisation du système de santé n’est pas exempte d’un certain nombre de risques, la CFTC note qu’elle a cependant massivement financé l’investissement dans l’offre de soins. La politique de maitrise des dépenses de santé (qui a entraîné une baisse tendancielle des tarifs de remboursement) et la hausse des exigences normatives et technologiques imposées au secteur sanitaire pénalisent en effet les structures isolées, qui ne bénéficient pas de leviers de mutualisation des coûts. « Ces choix politiques ont entraîné cette concentration et cette financiarisation de l’offre de soins, confirme Pascal Decker. Seules de grandes structures peuvent assumer le coût croissant du matériel et de la machinerie médicale, ou encore s’assurer de respecter l’inflation normative. De plus, le secteur médical est sans cesse obligé d’évoluer et d’investir, pour être en phase avec les débouchés de la Recherche et la technologisation des usages. »

En centralisant les fonctions support telles que les ressources humaines et la conformité juridique, les groupes financiarisés automatisent aussi la gestion administrative, ce qui permet de maximiser le temps passé par le praticien sur l’acte de soin. « Ces grands groupes dégagent des bénéfices certes, poursuit Pascal Decker. Mais le privé compense aussi une forme de retrait de l’Etat. Je vous donne un exemple : avant, il y avait des laboratoires d’analyse dans les hôpitaux publics. C’est beaucoup plus rare aujourd’hui. Si les laboratoires privés n’étaient pas là pour combler le vide, ces besoins en santé ne seraient pas traités. »

Mieux et davantage cadrer l’offre de soins

Pour la CFTC, les imperfections et limites propres à l’investissement privé dans le secteur sanitaire ne doivent, en somme, pas masquer les mérites qui lui sont associés. Ces investissements ont, de toute évidence, contribué au développement et à la modernisation de l’offre de soins. Néanmoins, les réglementations qui encadrent l’offre sanitaire doivent s’adapter aux évolutions de l’économie de la santé. A cet égard, la loi doit veiller à ce que les grands groupes privés qui investissent dans le secteur s’inscrivent dans une logique de long terme, de garanties de transparence accrues, et de respect des exigences éthiques et professionnelles qui réglementent l’activité de soins.

AC

Actualités, ressources, ne manquez rien abonnez-vous à notre newsletter

Actualités, ressources, ne manquez rien…

Abonnez-vous à la newsletter !