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Moral des salariés atteint, efficacité contestée : à la Société Générale, la réduction du télétravail interroge

22 avril 2026 | Conditions de travailSocial

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Alors que près de la moitié des salariés français du groupe télétravaillent au moins 2 jours par semaine, la Société Générale prévoit de drastiquement réduire les possibilités de travail à distance, à partir d’octobre 2026. Trop peu entendus et consultés sur le sujet par l’employeur, les syndicats ont obtenu la réalisation d’une expertise sur les conditions de travail, qui pointe les impacts de cette décision sur le moral et l’efficacité des salariés. Explications avec Jean-Benoît Robitaillie, délégué syndical national CFTC à la Société Générale.

Jean-Benoît, avant d’aborder la question du télétravail, pourriez-vous nous expliquer dans quel contexte économique et social évolue actuellement la Société Générale ?

Pour aller vite, disons que l’environnement social s’est durci suite à l’arrivée du nouveau directeur général, Slawomir Krupa, en mai 2023. Il a tout de suite voulu donner des signaux aux marchés, en visant pour l’entreprise un objectif de rentabilité au niveau des meilleures banques. Ce tournant stratégique a eu pour conséquence directe une réduction des effectifs. En janvier dernier, le groupe a notamment annoncé qu’il ne remplacerait pas autour de 2000 postes, dans les 2 à 3 années à venir. Ces 3 dernières années, 4500 postes ont par ailleurs déjà disparu. 

La Société Générale a tout de même réalisé 6 milliards d’euros de bénéfices en 2025. Cela reste en dessous des standards du marché ?

Pas nécessairement, mais la direction veut encore améliorer son objectif de rentabilité, pour atteindre celui de certaines banques anglo-saxonnes.  Maintenant, remettons les choses en perspective : l’entreprise a fait un résultat net de 6 milliards d’euros en 2025, de 4 milliards d’euros en 2024…Dans l’absolu, nos chiffres sont excellents, ce n’est juste pas encore suffisant aux yeux de la direction. A cet effet, un programme de culture de la performance a notamment été mis en œuvre.

Il vise à augmenter l’exigence vis-à-vis des équipes, autant sur le plan individuel que collectif, par exemple via la définition d’objectifs plus ambitieux. A la CFTC, on ne juge pas qu’il soit , en soi, problématique de viser à faire mieux. Mais il ne faudrait pas, dans le processus, que les conséquences soient néfastes pour les salariés en les mettant en situation d’échec via des objectifs irréalistes. Or, l’impact sur leur quotidien professionnel est ici clairement observable et tangible. 

A l’été 2025, la Société Générale a annoncé réduire à partir d’octobre 2026 l’accès au télétravail pour ses salariés. Cette décision pourrait-elle s’inscrire dans cet objectif de regain de productivité, visé par la direction ?

Clairement. On peut en préambule interroger ce parti-pris, qui consiste à faire un lien entre télétravail et baisse de la performance des salariés. C’est en réalité tout sauf vérifié. De nombreuses données et études semblent même indiquer le contraire. S’agissant du cas spécifique de la Société Générale, on peut aussi relever que l’entreprise a réalisé deux de ses meilleurs résultats nets depuis 2010 en 2024 et 2025. Soit bien après la globalisation du travail à distance dans l’entreprise, décidée suite à un accord sur le télétravail signé et renouvelé par les syndicats depuis 2021.

Justement, en quoi consiste cet accord ?

En fonction des spécificités et contraintes propres à chaque métier, il prévoit de 0 à 3 jours de travail à distance par semaine. Pour vous donner un ordre d’idées, à peu près la moitié des salariés français du groupe font 2 jours ou plus de télétravail hebdomadaire aujourd’hui. Pour certains de ces salariés, cet accès facilité au travail à distance a d’ailleurs pour partie motivé certains choix de vie. Par exemple, à travailler plus loin qu’auparavant de leur lieu de travail, pour gagner en surface habitable.

Cet accord a donc été dénoncé unilatéralement par l’entreprise, le 4 juillet 2025 ?

Exactement. Concrètement, cela implique le retour à 1 jour de télétravail maximum par semaine, à partir d’octobre prochain.

Comment la CFTC a-t-elle réagi à cette décision ?

Nous avons rapidement demandé à nous entretenir avec l’employeur. Entendons-nous bien : à la CFTC, nous savons que le télétravail, malgré ses nombreux avantages, n’est pas exempt de défauts s’il n’est pas bien encadré. Par exemple, pour entretenir le collectif de travail, bien intégrer les nouveaux salariés…Maintenant, en terme d’efficacité, comme d’impact sur le moral des salariés, ce choix nous interroge. Il y a sûrement un compromis à trouver ici, mais il aurait fallu en discuter, en ayant identifié au préalable les choses à améliorer. Malheureusement, cette discussion n’a pas été possible, du fait du refus de l’employeur d’échanger à ce sujet. 

C’est notamment ce qui a motivé la tenue de 2 jours de grève en intersyndicale, en juin et septembre 2025. Cette mobilisation a-t-elle payé ?

Elle nous a permis d’obtenir un rendez-vous le 26 septembre avec la DRH du groupe, puis le 9 octobre, avec le Directeur Général, Slawomir Krupa. Mais ce dernier n’a fait que réaffirmer la position de l’entreprise sur le sujet.

A ce stade, comment agir?

A la CFTC, nous pensons qu’il faut agir sur la base de données factuelles, pas d’à priori sur les impacts et les conséquences supposées du télétravail sur l’entreprise. Avec d’autres syndicats, nous avons donc obtenu – via le CSE – la réalisation d’une vaste expertise sur les impacts du télétravail (confiée au cabinet SECAFI). Cette expertise visait notamment à anticiper les enjeux liés au retour des salariés au bureau, comme à jauger des risques sur leur efficacité et santé au travail, en cas de recul significatif du travail à distance.

Que disent les résultats de l’étude ?

Ils anticipent des conséquences importantes sur la vie professionnelle et personnelle des salariés, si l’entreprise choisit de leur imposer 1 jour de télétravail au maximum. Près de 50% des répondants (autour de 22.000, sur les 40.000 salariés de l’entreprise) prévoient ainsi une baisse de leur efficacité, liée au temps passé dans les transports. Quasiment 60% des sondés répondent que le télétravail régulier fait partie des principales raisons qui ont expliqué leur choix de travailler (et de rester travailler) à la Société Générale. Conséquemment, 59 % d’entre eux font part d’une baisse de motivation et 63 % éprouvent une baisse du sentiment d’appartenance à l’entreprise.

Cette expertise démontre aussi que certaines catégories de salariés, souvent plus fragiles, seraient significativement plus impactées : 80% des travailleurs en situation de handicap, des salariés aidants et parents isolés déclarent être plus stressés, depuis que l’entreprise à annoncer vouloir revenir à un jour de télétravail par semaine. Ils représentent 15 à 18% des répondants. Un dernier chiffre me semble très significatif : 11% des salariés interrogés disent aujourd’hui envisager de quitter leur poste, ce chiffre grimpant à 1 sur 5 dans certains métiers.

Dans ce contexte tendu pour le dialogue social, que demande la CFTC ?

Une discussion doit se lancer sur les conditions de travail, et sur l’engagement de moyens, qui doivent être à la hauteur des enjeux de ce changement radical. On peut penser à la mise en place de mesures de prévention des risques adaptées aux éléments de préoccupation pointés par l’enquête. Il faudrait notamment prévoir des mesures spécifiques pour les salariés plus fragiles, comme les aidants et les travailleurs en situation de handicap.

Nous insistons aussi sur la nécessité de respecter les engagements pris lors de la réorganisation précédente. A titre d’exemple, suite à la fermeture de certains bureaux, certains salariés se sont vu proposer un poste sur un autre site, un choix facilité par un recours plus important au télétravail. On ne peut donc pas d’un coup les forcer à se rendre 4 jours sur 5 au travail en physique, ce n’est pas dans l’esprit de ce qui leur a été proposé… Il faut donc trouver des solutions de compromis sur le télétravail, notamment vis à vis de ces cas de figure précis. Encore faut-il que la direction soit ouverte à réellement en discuter.

                                                                                      Tous propos recueillis par AC

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