Suppressions de postes à Capgemini: «On veillera à ce que les départs soient volontaires, pas subis»
13 février 2026 | Emploi & MobilitéSocial
Le 20 janvier, Capgemini avait annoncé vouloir supprimer 2400 postes en France, une décision justifiée par le ralentissement de la croissance du marché du numérique. Quelques jours plus tard, l’Observatoire des multinationales et France Télévisions révélaient par ailleurs qu’une filiale du groupe avait signé un contrat avec l’ICE, la très controversée police américaine de l’immigration. Un tumultueux début d’année 2026 que décrypte ici Louis Duvaux, responsable CFTC pour le groupe Capgemini.

Louis, en préambule, évoquons d’abord l’indignation suscitée par la révélation fin janvier d’un contrat qu’une des filiales américaines de Capgemini a signé avec l’ICE, la police de l’immigration étatsunienne. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Cette filiale devait en effet fournir un outil d’identification et de localisation de personnes étrangères à l’ICE. En premier lieu, il faut comprendre comment cela a pu arriver : ici, le système de contrôle interne de l’entreprise n’a manifestement pas marché. Ça n’excuse rien, mais c’est notamment dû au caractère particulier de cette filiale, qui – pour pouvoir sous-missionner à un appel d’offres de l’ICE – devait avoir un certain niveau d’étanchéité vis-à-vis de l’entreprise mère.
Ceci étant dit, j’aimerais préciser quelques éléments relatifs à cette affaire, que certains médias ont à mon sens traité de manière légère, quitte à parfois faire de la désinformation. On a notamment souvent pu lire ou entendre que cette filiale de Capgemini – qui avait signé ce contrat avec l’ICE – représentait 30% du chiffre d’affaires du groupe. C’est complètement faux : c’est l’ensemble de l’activité de Capgemini aux Etats-Unis qui constitue 1/3 des revenus du groupe. Cette filiale ci représente, elle, à peine 2% du chiffre d’affaires de l’entreprise sur le sol étatsunien.
Mais ce contrat de Capgemini avec l’ICE était-il déjà en cours d’exécution ?
Non, parce qu’il était temporairement gelé par la contestation d’un concurrent. Cependant, s’il n’avait pas été bloqué par cette contestation, les prestations qu’il prévoyait auraient été délivrées et ce n’est pas acceptable : la charte éthique du groupe interdit clairement le déploiement d’activités et de services attentatoire à la liberté et aux droits des personnes.
Maintenant, Aiman Ezzat – le PDG de Capgemini – explique qu’il n’avait pas conscience de l’existence de cette prestation. Je serais plutôt enclin à le croire : un contrat de 4,8 millions de dollars peut passer inaperçu pour un dirigeant qui gère un chiffre d’affaires de plus de 22 milliards d’euros. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas tellement ce qu’il dit, mais ce qu’il fait, qui intéresse la CFTC. Or, Capgemini a déjà mis en vente la filiale concernée. C’est une première étape. La seconde, ce sera de mettre rapidement en place des garde-fous adéquats, pour que ce genre de choses ne se reproduise plus.
Évoquons désormais le plan de suppression de 2400 postes* qu’a annoncé souhaiter conduire le groupe, fin janvier dernier. Les syndicats ont-ils été surpris par cette annonce ?
Pas vraiment. La CFTC et ses homologues voyaient bien que, depuis plus d’un an, le chiffre d’affaires et les effectifs de l’entreprise étaient dans une phase de descente lente. Pour être plus précis : sur notre secteur, le marché a baissé de 2,5% en 2025, là où il croissait en moyenne de 8% annuellement depuis 10 ans. Ce n’est pas anodin. Si notre branche est en légère décroissance, c’est notamment du fait du ralentissement significatif de certains secteurs clés pour l’entreprise. C’est particulièrement le cas du marché automobile, à qui l’on fournit de nombreuses prestations et services.
*sur les 35.000 emplois que compte Capgemini en France. Dans le monde, l’entreprise rassemblerait plus de 340.00 collaborateurs, dans plus de 50 pays
Comment la CFTC se positionne, suite à cette annonce de la direction ?
C’est évidemment anxiogène. Maintenant, on nous a affirmé que 600 de ces 2400 suppressions de postes aboutiraient à des reconversions en interne, au sein de l’entreprise. Surtout, la direction avance que ces départs se feront exclusivement sur la base du volontariat. Ceux qui voudront partir doivent donc pouvoir le faire de leur plein gré, dans des conditions correctes, sans que leur décision ne soit subie ou contrainte de quelque manière.
A nous, les syndicats, de nous en assurer – les négociations avec l’employeur à ce sujet ont d’ailleurs débuté. L’une des questions qui reste notamment en suspens ici est: que se passera-t-il, s’il n’y a pas assez de volontaires qui souhaitent quitter l’entreprise ? Ceci dit, je ne pense pas que l’employeur décidera ici de départs forcés, quitte, si besoin, à revoir à la baisse ses objectifs de réduction d’effectifs. Un conflit ouvert avec les salariés et leurs représentants serait en effet plus contre-productif qu’autre chose pour Capgemini.
Vous parliez de 600 reconversions potentielles en interne. Vers quelles activités et services ces salariés pourraient-ils être réorientés ?
Dans le secteur du numérique, il y a clairement une typologie de métiers émergents, je pense à la cyber sécurité par exemple. L’idée, c’est que les gens qui effectuent une mobilité interne puissent le faire sur la base de vraies formations d’un an, réellement professionnalisantes.
Ces suppressions de postes pourraient-elles avoir un lien avec l’émergence de l’intelligence artificielle et l’accélération de son utilisation ?
Certaines fonctions supports sont significativement impactées par l’émergence de l’IA, oui. Maintenant, à plus long terme, je pense que les évolutions techniques changent davantage la configuration des emplois, que le nombre d’emplois. C’est encore plus vrai dans une entreprise de services comme la nôtre : nous passons déjà notre temps à nous adapter aux mutations technologiques, c’est notre travail de les maîtriser et de se les approprier. Davantage que l’IA, c’est donc, à mon sens, l’état du marché qui motive ces suppressions de postes. Ceci étant dit, la conjoncture ne doit pas servir d’excuse à l’entreprise pour aller vers le moins disant social.
C’est à dire ?
Disons, que, lors des Négociations annuelles obligatoires (NAO), l’employeur a tendance à noircir le tableau quant à nos perspectives d’avenir. Même si Capgemini risque une croissance plus faible, le groupe est toujours nettement bénéficiaire. Il ne faut donc pas que cette lecture pessimiste – qui peut être éloignée des bons résultats de l’entreprise – fragilise les revalorisations de salaires ou les avantages extralégaux négociés par les syndicats. A cet égard, la CFTC continuera de défendre les intérêts des salariés.
Tous propos recueillis par AC
