Suivez-nous

Régulation des fonds spéculatifs : comment davantage mettre la finance au service de l’économie réelle?

18 février 2026 | Social

  • Partage

Depuis la mi-décembre, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale auditionne divers acteurs du champ social et économique, afin d’identifier les menaces propres à l’activité des fonds spéculatifs. Pour la CFTC, ces sociétés financières doivent être mieux surveillées et encadrées, afin de réduire les risques qui leur sont associés et faire en sorte que les liquidités qu’elles mobilisent profitent réellement à l’économie française. Décryptage avec Sekou Niangado – responsable syndical CFTC et Senior Analyst Credit Market & Fund chez Natixis – qui a pu présenter fin janvier devant les députés le regard que porte notre organisation sur ces fonds d’investissement.

Photo de profil de Cheikh Sekou NiangadoSekou, vous deviez présenter à cette commission parlementaire la vision que la CFTC appose sur les fonds spéculatifs et leur activité. Pourriez-vous nous la résumer?

Pour la CFTC, on ne peut pas considérer uniformément tous les fonds spéculatifs et leurs pratiques. Certains accompagnent effectivement la croissance et l’innovation, quand d’autres privilégient des logiques de rentabilité rapide, qui sont souvent dangereuses pour les entreprises et les salariés. L’enjeu, ici, est donc d’abord de repérer les signaux d’alerte, pour que les fonds dont l’activité est problématique soient rapidement identifiés.

Quels peuvent être ces signaux d’alerte ?

Face aux parlementaires, j’ai préféré en prioriser cinq, mais ce n’est pas une liste exhaustive. Il faut notamment se méfier si un fonds qui prend des parts dans une entreprise a tendance à :

-Recourir à un endettement excessif, sans parallèlement construire de projet industriel crédible
-Met en œuvre des remontées de trésorerie financées par la dette
-Procède à des cessions répétées d’actifs stratégiques
-N’investit peu ou plus dans la société acquise
-Opère une rotation rapide de l’actionnariat suite au rachat de l’entreprise et met en place une gouvernance opaque

Encore faut-il avoir connaissance de ces signaux d’alerte, alors que la gestion des fonds est souvent peu lisible. Les pouvoirs publics et les corps intermédiaires- comme les syndicats – sont-ils suffisamment armés pour pouvoir jauger des risques inhérents à l’activité de tel ou tel fonds ?

Des mécanismes de contrôle peuvent être mobilisés, mais la CFTC estime qu’il n’y a pas encore assez de barrières à l’entrée pour filtrer les fonds et surveiller leur activité. L’organisation collective des salariés est par exemple possible, mais elle est souvent désavantagée et fragilisée face à des acteurs – les fonds donc – qui disposent de ressources financières, juridiques et informationnelles supérieures.

S’agissant des organismes publics et parapublics, la vigilance face à l’intervention de fonds opportunistes ou insuffisamment solides existe, mais elle n’est pas toujours suffisante et reste variable : certains fonds ont pu être accompagnés par les pouvoirs publics, bénéficier de subventions et d’un certain niveau d’accompagnement, mais l’objectif de maintien d’activité de l’entreprise – et des emplois qui lui sont associés – n’est parfois pas atteint.

Comment y remédier ?

Plusieurs solutions sont envisageables. Le législateur français aura prochainement la possibilité d’agir en ce sens, via le déploiement d’une nouvelle réglementation qui a été adoptée : l’AIFM2. Celle-ci vise à un meilleur encadrement, suivi et reporting de l’activité des fonds, notamment en plafonnant certains mécanismes financiers risqués qu’ils peuvent utiliser, comme les effets de levier. Charge désormais au législateur français – qui a jusqu’à mi-avril 2026 pour transposer cette directive dans le droit national – de le faire adéquatement, afin qu’il n’y ait pas de déviation par rapport à l’esprit du texte européen originel.

Vous évoquiez à l’instant une meilleure régulation de certains effets de levier, plus communément appelés leveraged buyout, ou LBO. Cette technique financière – qui consiste à racheter une entreprise en l’endettant– est-elle particulièrement problématique ?

Là encore, il ne faut pas généraliser, mais les LBO créent en effet un transfert de dette importante sur l’entreprise rachetée. Une grande partie des liquidités de l’entreprise doivent en effet ensuite être mobilisées au remboursement de cette dette, plutôt qu’à l’investissement et l’innovation. Les LBO ont donc assez souvent tendance à réduire les marges de manœuvre financières du groupe, à vulnérabiliser l’entreprise en cas d’imprévu ou choc conjoncturel et à affaiblir sa compétitivité.

Pour la CFTC, mieux cadrer ces opérations financières est donc un enjeu crucial de souveraineté industrielle. Nous militons notamment pour que le niveau d’endettement permis par un LBO soit plafonné. Nous proposons également que les dividendes distribués par un fonds – suite à un LBO – soient strictement limités et cadrés. Du moins, tant que l’entreprise concernée n’a pas retrouvé une certaine stabilité financière et opérationnelle.

Pour finir, comment davantage associer les salariés à cette démarche de contrôle de l’activité des fonds ?

D’abord, en les intégrant réellement à la démarche de reprise des fonds ! Non pas pour être un obstacle à l’activité du repreneur, mais bien afin qu’ils puissent évaluer le bien fondé et la faisabilité du projet envisagé. Les fonds disposent certes de la liquidité, mais ce sont toujours les travailleurs qui ont la meilleure connaissance du terrain. Là encore, il ne faut pas diaboliser par essence l’activité des fonds, en raisonnant sur la base de fausses dichotomies : un fonds peut avoir une stratégie industrielle viable et de long-terme, dont les salariés et l’entreprise pourront bénéficier. Renforcer les mécanismes de contrôle sur l’activité des fonds spéculatifs doit, pour la CFTC, précisément viser à cet objectif : davantage encadrer et orienter la finance, pour qu’elle reste au service de l’économie réelle.

Tous propos recueillis par AC

Actualités, ressources, ne manquez rien abonnez-vous à notre newsletter

Actualités, ressources, ne manquez rien…

Abonnez-vous à la newsletter !