« On travaille tous avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », Domingos, aide-soignant

« On travaille tous avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », Domingos, aide-soignant

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Mercredi 25 mars 2020
Notre drôle de vie

Domingos, 36 ans, est aide-soignant à la Pitié-Salpêtrière depuis treize ans. Ce délégué du personnel depuis quatre ans, choqué à plusieurs titres par la situation actuelle, évoque son quotidien fait de peurs et de solidarité.

Quel est votre quotidien aujourd’hui ?

J’ai été réquisitionné pour deux semaines, pour être en renfort pendant cette situation de crise. Je suis actuellement au service des solutés, pour alimenter les patients en poches de médicaments. On essaye de faire face dans une ambiance pesante. C’est difficile. Tout le monde est stressé car tous ont peur d’être infectés, d’infecter leurs enfants. On travaille tous avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Nerveusement, c’est extrêmement compliqué.

À quelles difficultés vous heurtez-vous ?

Tous les jours on apprend des nouveaux cas d’infection. Je peux vous donner les chiffres. Jeudi dernier (19 mars), 50 agents étaient infectés à la Pitié. Aujourd’hui, ils sont 135 ! On ne dit pas que tous l’ont attrapé à l’hôpital mais les conditions dans lesquelles nous travaillons sont déplorables. Nous n’avons pas assez de masques. On doit normalement changer les masques chirurgicaux toutes les trois ou quatre heures. Or, on les garde une journée.

Pour faire des économies de matériel (et ne pas le changer comme on devrait le faire), certains personnels de réa ne se déshabillent pas pendant 8 heures : donc pas de pause pipi, pas de boisson ou de nourriture… Ils sont épuisés. Et il faut pourtant gérer l’afflux des patients : aujourd’hui, sur le site, on a 70 lits de réa Covid, dont 69 sont occupés. On va en ajouter 29. On va être à 100 lits de réa Covid. C’est énorme. On ne s’attendait honnêtement pas à une telle masse de patients.
L’État essaye de minimiser les choses alors que nous vivons une grave crise sanitaire, et pas qu’en France. On est ravis d’être les héros de ces temps mouvementés, mais honnêtement, on aimerait que notre valeur soit reconnue tout au long de l’année, et pas que pendant les crises. L’hôpital public va perdre des plumes dans cette épreuve. Cinq médecins sont morts en France. Dans toute l’AP-HP, trois membres du personnel sont en réa. Or nous ne sommes qu’au début de la deuxième semaine !

Avez-vous assisté à des moments de générosité, de solidarité ?

Même si je trouve que les gens n’ont pas assez pris la mesure du drame que nous vivons ‒ j’en vois encore beaucoup trop dans les rues ‒ on est tous très sensibles aux applaudissements à 20 heures. Et à l’AP-HP, nous sommes témoins de gestes de soutien. Le chef Alain Ducasse a apporté des chocolats au service de cardio de la Pitié. Un camion de pizzas vient gratuitement tous les deux jours dans l’enceinte de l’hôpital pour nous en faire. Ça fait chaud au cœur.

Crédit photographique : Wikimedia commons