« Les bus de dépistage devraient s’arrêter chez nous », Caroline, aide-soignante et militante CFTC

« Les bus de dépistage devraient s’arrêter chez nous », Caroline, aide-soignante et militante CFTC

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Mercredi 22 avril 2020
Notre drôle de vie

Caroline est aide-soignante à l’AEDE Mont des Oiseaux, à Wissembourg (67), déléguée syndicale CFTC, secrétaire du CSE, membre du CSE-C, secrétaire adjointe des Santé-Sociaux du 67, et conseillère prud’homale

Comment votre structure fait-elle face au Covid-19 ?

Il faut savoir que notre structure comprend une maison d’accueil spécialisée (MAS) des adultes polyhandicapés ou présentant des troubles autistiques ou apparentés TED (troubles envahissants du développement). C’est là que je travaille. Elle compte aussi un IME (institut médico-éducatif) pour les enfants. La directive gouvernementale pour le confinement est tombée le soir du 12 mars. Le lendemain, un vendredi, les résidents comme les parents des enfants accueillis ont donc été informés que tout départ en week-end serait définitif pour la durée du confinement. C’était très brutal. Il faut savoir aussi que le poste de médecin est vacant chez nous, comme celui de psychologue… et comme ceux de responsables de certains services. Donc, le directeur de l’établissement, plein de dévouement, fait face comme il peut, avec notre aide – la CFTC est historiquement la seule organisation syndicale représentative au Mont des Oiseaux. Il se bat pour obtenir des équipements de protection individuelle, qui nous font énormément défaut.

Des cas de Covid se sont-ils déclarés ?

Deux résidentes adultes ont rapidement fait une hausse de température. Il s’est avéré au bout de quelques jours qu’il s’agissait pour l’une d’un abcès dentaire ; pour l’autre, d’un rhume. Mais un cas de suspicion de Covid a éclaté chez les enfants. Nous avons bien sûr isolé cette jeune enfant. Malgré cette précaution, le 19 mars, sa température a grimpé en flèche. Sans médecin, que faire ? Le directeur a dû appeler lui-même pour obtenir son hospitalisation, d’abord refusée, puis pour qu’elle soit testée avant de nous être renvoyée, ce qui avait aussi été refusé dans un premier temps. On lui a rétorqué qu’il disposait de 3 tests pour le secteur enfants et 3 autres pour les adultes. C’est aberrant. Si le Covid entre et se répand chez nous, c’est une catastrophe. Bref, grâce à la persévérance du directeur, cette enfant a été testée et il s’est avéré qu’elle avait bien le Covid.

Or, elle n’est pas sortie depuis plusieurs semaines. C’est donc qu’elle a probablement été au contact d’un porteur sain chez nous. Et ça, c’est réellement inquiétant. Nous avons créé une unité de confinement pour elle. Avec un stock limité de masques FFP2 et de surblouses, sans charlottes, mes collègues mettaient des sacs plastique sur leurs cheveux et les deux techniciens d’entretien ont donné les lunettes de protection qu’ils utilisent dans leur atelier en guise de protection. Du système D. Après trois semaines d’isolement, nous la réhabituons aujourd’hui doucement à la vie de groupe. Une collègue du secteur enfants a entre-temps déclaré à son tour le Covid.

Pour le public que vous accueillez, le confinement est difficilement tenable ?

Tout est intenable : gestes barrière, confinement ! Comment expliquer à un enfant atteint d’un trouble de développement qu’il ne peut plus voir sa famille ? Ce n’est pas assimilable. Le mal de l’absence de retour chez les parents est grand et plonge les éducateurs dans le désarroi. Pour certains, nous sommes même leur seule famille… Alors ils nous touchent, posent la tête contre notre épaule… Nous devons « limiter » ces gestes d’affection. Cela non plus, ils ne peuvent l’assimiler. Jusqu’aux masques chirurgicaux ! Il y a quelque chose de très perturbant pour eux à nous voir ainsi masqués, cela leur rappelle des choses très négatives, des séjours en hôpital. Non, autistes et trisomiques ne peuvent être confinés. Chez les adultes, c’est très compliqué aussi. La plupart avait l’habitude de sortir en ville, de faire des courses… Les frustrations montent, alors nous sommes confrontés à des passages à l’acte de plus en plus fréquents.

Qu’appelez-vous « passages à l’acte » ?

Des agressions physiques, entre eux ou à l’égard du personnel. Voyez-vous, ce sont des personnes qui ne peuvent mettre leurs frustrations en mots, alors ils l’expriment par gestes. Même les moments censés les apaiser sont parfois à double tranchant. Prenons les coups de téléphone aux familles. C’est vital, nécessaire. Et en même temps, nos résidents perçoivent parfois l’inquiétude dans la voix de leurs proches. Leur angoisse en est amplifiée. Quant à la visio par Skype… Le réseau est tellement saturé que c’est difficile à mettre en œuvre. Et puis, je vous rappelle que nous n’avons pas non plus de psychologue…

Comment faites-vous au quotidien ?

Nous nous adaptons, nous improvisons. Nous avons bien sûr accès à une plate-forme d’écoute. Mais ces professionnels ne connaissent pas nos résidents personnellement. Cela pose problème. Alors nous finissons par en parler entre nous. La seule réponse qu’on peut nous proposer, c’est d’augmenter les traitements neuroleptiques si besoin… Vous imaginez bien le sentiment d’échec que l’on ressent en termes éducatifs ! C’est comme face à la maladie : nous avons bien reçu le message selon lequel nos résidents ne sont pas les bienvenus dans les hôpitaux. Et même si c’était le cas ? Seraient-ils traités en priorité ? C’est pour ça que nous sommes si pointilleux en matière de prévention. Le Covid ne doit pas passer ! Je me change arrivée au travail, je me rechange avant d’en sortir, non sans avoir pris une douche, pour éviter de ramener le virus ici ou dans ma famille. Je récupère des équipements via des publications Facebook partagées, entre autres, par des collègues de la CFTC1

Vous observez entre vous une belle solidarité ?

Oui, il y a de beaux gestes. Une pharmacienne nous prépare du gel hydro-alcoolique. Les kinésithérapeutes et ergothérapeutes qui viennent au Mont des Oiseaux vont au-delà de leurs fonctions, pour remplir aussi celles d’éducateurs… Une collègue qui devait fêter son départ à la retraite au 1er avril est revenue travailler avec nous. Nous sommes très peu, nous nous devons de nous entraider. Mais tout cela ne comble pas le manque d’équipement. Surtout, face à nos difficultés d’accompagnement comme de mise en œuvre du confinement, nous devrions être soumis à la même politique de dépistage qu’en Ehpad. On pourrait imaginer que les bus de dépistage, mis en œuvre dans ces établissements, s’arrêtent aussi chez nous. À partir du moment où un cas de Covid est déclaré, il serait normal que l’ensemble des membres de la structure soit testé, d’autant plus du fait de l’absence de compréhension des gestes barrières par nos résidents.

Propos recueillis par Maud Vaillant

  1. Grâce à ce réseau, une association locale va nous fabriquer des surblouses et charlottes à partir d’anciens draps en lin ou coton lavables à 90°C. Les Esat AEDE d’Île-de-France vont aussi fabriquer des surblouses à partir de draps restés en stock – une piste que j’avais lancée en réunion CSE extraodinaire.
Crédit photographique : Honza Soukup / flickr