Le Rouvray : emblème d’une psychiatrie indigente

Le Rouvray : emblème d’une psychiatrie indigente

Partager

Lundi 8 octobre 2018
Santé

Trois mois après la grève de la faim, comment se porte l’hôpital psychiatrique du Rouvray ?

Au printemps dernier, des syndicalistes (CFTC et autres) de l’hôpital psychiatrique du Rouvray ont mené une grève de trois mois pour que leurs patients soient mieux soignés. Il aura tout de même fallu une grève de la faim pour qu’une partie des revendications soient satisfaites. Que se passe-t-il dans cet hôpital pour qu’on en arrive à de telles extrémités ?

La grève qui a commencé le 22 mars 2018 à l’hôpital du Rouvray (Seine maritime) s’est conclue par un protocole de sortie de crise, signé le 29 juin. Celui-ci satisfait une partie des revendications de l’intersyndicale à laquelle a participé la CFTC, en prévoyant notamment la création de trente postes d’ici à fin 2019, sur les 190 réclamés au départ.

Cet hôpital psychiatrique situé à Sotteville-lès-Rouen, troisième de France en nombre de patients, accueille en effet plus de patients qu’il n’a de lits. Et les soignants sont en nombre insuffisant. Le protocole fixe aussi comme « priorité absolue » la création d’une unité d’hospitalisation transitoire pour les adolescents.

Encore trop tôt pour dire que les promesses sont tenues

Le protocole de sortie de crise commence à être appliqué. « La première quinzaine de postes est pourvue », raconte Annie Chadeix, cadre de santé élue CFTC au Comité technique d’établissement et à la Commission administrative paritaire. Un comité de suivi issu de l’intersyndicale décide des affectations avec la direction, en fonction des besoins des unités de soins. Pas mal sur le papier… Sauf qu’en tenant compte des mutations et départs à la retraite, seuls 4 postes ont jusqu’ici été réellement créés.

Pour le reste, malgré la reconnaissance de l’urgence, « nos adolescents mineurs sont toujours hospitalisés en service adulte, ce ne sont pas des conditions d’accueil acceptables », déplore-t-elle a contrario. En effet, l’hôpital serait suspendu aux conclusions de groupes de travail de l’Agence régionale de santé (ARS).

Quant à la création, réclamée par l’intersyndicale, d’une Unité d’hospitalisation spécialement aménagée (UHSA) pour les détenus, elle est prévue par un accord antérieur à la grève, mais « on n’a pas de nouvelles », constate Annie Chadeix.

Une grève contre des conditions d’accueil indignes

Pour l’heure, la situation d’avant la grève perdure. Il s’agit, d’une part, de la suroccupation, qu’Annie Chadeix explique par l’augmentation de la durée moyenne de séjour, le contexte social, le manque de présence médicale et de structures médico-sociales adaptées. Pour accueillir les nouveaux patients, « on installe des lits de camp, témoigne-t-elle, soit dans des bureaux, soit dans des chambres doubles », si bien que « l’accueil est de mauvaise qualité ».

D’autre part, le personnel n’est pas assez nombreux. Alors que « le cœur de métier de l’infirmière en psychiatrie est l’écoute, la relation d’aide, les accompagnements à l’extérieur, la réhabilitation sociale… […] par manque de temps, les infirmiers en sont réduits à effectuer les tâches vitales que sont les soins d’hygiène, donner les traitements et donner les repas ».

Les soignants sont débordés, les arrêts de travail se multiplient, on rappelle ceux qui sont en repos ou en congés, qui s’épuisent eux aussi et finissent à leur tour en arrêt maladie. « C’est un cercle vicieux », résume Annie Chadeix.

Ce qui déclenche la grève le 22 mars, c’est la surdité de la direction face aux interpellations des représentants du personnel sur leurs difficultés. « On nous a répondu que nous étions un des hôpitaux les moins mal lotis en termes de personnel », raconte Annie Chadeix.

La goutte d’eau qui fait déborder le vase

Il faudra ensuite attendre plus de trois semaines pour obtenir une réunion avec la directrice de l’ARS et la direction de l’établissement, qui ne donnera aucun résultat. Pendant ce temps-là, les médecins s’emploient à réduire la suroccupation, artificiellement, en limitant le nombre d’entrées et en faisant sortir les patients plus vite. Le 24 mai, la direction publie un communiqué dans lequel elle annonce la fin de la suroccupation, sous-entendant qu’il n’y avait plus de problème.

Le jour même, trois syndicalistes commencent une grève de la faim, rejoints par deux autres au cours des jours suivants. Trois d’entre eux, dont deux CFTC, seront évacués par le Samu le 4 juin. À partir de là, le taux de grévistes augmente et le piquet de grève, jusque-là installé devant l’hôpital, migre en son sein, sur le parvis de l’administration. Mais il faudra encore attendre deux semaines pour que l’ARS accepte de négocier.

Des soignants solidaires pour des patients mieux soignés

Une question brûle les lèvres : pourquoi la direction et l’ARS ont-elles mis si longtemps à négocier ? Annie Chadeix a son avis : « chacun répond à ses objectifs pour être le meilleur élève : le directeur ne pouvait pas décider tout seul de créer cinquante postes, il avait les mains liées ». Quant à l’ARS, ses objectifs budgétaires l’auraient empêchée d’agir. Ce serait finalement le ministère de la Santé qui aurait débloqué la situation.

Annie Chadeix retient de cette aventure la grande solidarité entre soignants et entre syndicats. « Ce qui est important aussi, pour moi, conclut-elle, c’est que nous nous soyons battus non pas pour être payés plus, mais pour que nos patients soient mieux soignés. »

Laurent Barberon

Crédit photographique : RyanMcGuire  / Creative Commons CC0