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« Si on perd GiFi, ce sera compliqué ici »

4 novembre 2026 | Emploi & MobilitéSocial

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Précurseur et jadis référence du discount des produits du quotidien et de la décoration d’intérieur, GiFi a été placé ce 3 novembre en redressement judiciaire. La résultante de choix commerciaux hasardeux et d’une concurrence mondialisée devenue féroce, qui plongent les 3000 salariés de l’enseigne dans le doute et l’incertitude. Emmanuel Selves, représentant syndical CFTC à GiFi, évoque les options qui s’offrent désormais à l’entreprise ainsi que les outils et dispositifs que tenteront de déployer les syndicats, pour préserver un maximum d’emplois.

Emmanuel, ce 3 novembre, GiFi a été placé en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Toulouse. Comment l’entreprise s’est-elle retrouvée dans une situation aussi préoccupante ?

Je dirais que c’est la résultante de plusieurs échecs successifs. Je pense que le point de départ, c’est le rachat de Tati en 2017. Le plan de relance qui avait été déployé pour redynamiser l’enseigne n’a purement et simplement pas fonctionné, malgré son passage sous la marque GIFI 48 et le plan social que certains de ses salariés ont subi. Ensuite, l’adoption en 2023 d’un nouveau logiciel de gestion des stocks nous a fait perdre beaucoup d’argent : pendant plusieurs mois, de nombreux magasins n’étaient plus réapprovisionnés à temps. Enfin, nous avons évidemment beaucoup souffert de la concurrence, notamment de l’explosion de sites de e-commerce comme Shein ou Temu ou encore de l’émergence d’enseignes de hard discount, comme Action.

En 2026, l’Union Européenne a commencé à appliquer des taxes sur les colis importés, qui visent notamment les enseignes de e-commerce comme Shein et Temu. Ces mesures sont-elles trop tardives ?

Pour nous, ça arrive probablement trop tard. Dans l’idée, c’est une bonne chose, mais je me pose quand même la question de l’efficacité réelle de ces taxations : est-ce que, malgré ces restrictions, ces enseignes ne parviennent pas toujours à proposer des prix défiant toute concurrence ? C’est un des gros revers de la mondialisation: les boites comme la nôtre doivent faire face à un dumping social proche de l’intenable.

GiFi ne pouvait tout de même pas faire pivoter son modèle, changer partiellement de stratégie, pour s’adapter aux évolutions du marché ?

Il y a eu des tentatives, mais elles étaient probablement trop timides et manquaient de continuité. Par exemple, pendant le Covid, l’entreprise a mis le paquet sur notre site internet a ça a très bien fonctionné : l’équipe web tournait parfois en 3×7, GiFi avait mis au point des procédures et du matériel spécifique, mais tout cela a été en grande partie abandonné après le confinement…Notre ligne de produits est probablement aussi restée trop statique. L’entreprise a certes essayé de monter en gamme sur certains articles, mais ça a aussi gonflé certains de nos couts en magasins. Ça entrait aussi en contradiction avec notre cœur de métier : vendre à prix modérés. Je ne peux pas être exhaustif, mais, en somme, nous avons manqué de vision stratégique.

Mais est-ce que les salariés et leurs représentants savaient que l’entreprise était à ce point en difficulté ? 

On nous a longtemps dissimulé – ou seulement partiellement confié – certaines informations. Ça fait environ 1 an qu’on nous a communiqué des chiffres à peu près signifiants, qui nous permettaient de comprendre l’ampleur des problèmes. Nous étions certes conscients d’être dans une très mauvaise passe, mais on ne pensait pas que la situation était aussi critique.

Un plan social est-il à craindre ?

Oui, même si on peut imaginer un maintien de l’activité de l’entreprise, avec un nombre réduit de salariés. Le cas échéant, même si les possibilités financières de GiFi sont très limitées, nous allons essayer autant que possible de négocier des formations, des accompagnements et des indemnités de départ favorables pour les salariés qui seraient licenciés. Plusieurs autres scénarios peuvent par ailleurs être envisagés, mais il y aura malheureusement, en bout de course, de la casse sociale et salariale.

Combien de salariés sont concernés ici ?

Nous ne sommes pas 6000, comme j’ai pu parfois le lire dans les médias. Ce chiffre inclut des magasins non concernés par cette procédure, d’autres sociétés du groupe et tous les prestataires qui travaillent avec l’entreprise, mais pas exclusivement pour elle. En réalité, au siège social à Villeneuve-sur-Lot (en Nouvelle-Aquitaine, NDLR), nous sommes à peu près 630. Dans les réseaux de magasins, ils sont autour de 2300. Ça vous donne donc un total d’environ 3000 salariés.

Comment ces salariés vivent-ils cette situation ?

Le climat social est très tendu et anxiogène. Nous sommes tous très inquiets pour nos emplois. Je travaille moi-même au siège, à Villeneuve-sur-Lot, et dans le coin les gens savent que l’emploi est un peu ravagé.  Si on perd GiFi, ici, ce sera compliqué…

La plupart d’entre eux travaillent depuis longtemps au sein de l’enseigne ?

Oui. De mémoire, en début d’année, on dénombrait un tiers de salariés qui avaient entre 7 et 16 ans d’ancienneté et un autre tiers qui avaient intégré l’entreprise depuis plus de 16 ans.

A ce jour, quelles options sont envisageables, pour permettre à GiFi de maintenir son activité ?

Pour trouver de la trésorerie, la principale option mobilisée par la direction reste la vente de magasins. Ça a déjà été fait par le passé. Par exemple l’année dernière, où nous avons vendu un certain nombre de nos enseignes au groupe Grand Frais. Mais ces cessions restent une option de court terme, qui peuvent nous permettre de survivre un temps, pas de vraiment nous relancer.

En cas de cession de magasins, les syndicats peuvent-ils négocier auprès de l’acquéreur le maintien de certains contrats de travail ?

Absolument et c’est d’ailleurs ce qu’on avait réussi à obtenir, suite à la vente de certains de nos magasins à Grand Frais. Les salariés peuvent notamment partir en formation dans un magasin Grand Frais pendant 1 mois, avant de prendre leurs nouvelles fonctions. D’autres se sont vus proposer des solutions de mobilité, pour travailler dans d’autres magasins GiFi sur le territoire.

Ce ne sont pas des options de repli négligeables, mais elles ne peuvent pas convenir à tous les salariés, loin de là. Moi, je suis à Villeneuve-sur-Lot, si on me propose un reclassement à Paris, vous comprenez que c’est compliqué, toute ma vie est ici… Et si vous refusez, c’est licenciement dans la foulée. De plus, si on se retrouve à vendre 60% de nos magasins, les options de reclassement seront forcément très limitées.

Que risque-t-il de se passer dans les mois à venir ?

Le tribunal de Toulouse a ordonné une période d’observation de six mois, visant à déterminer si l’entreprise dispose des moyens financiers pour poursuivre son activité. En parallèle, nous bénéficierons de l’assistance, de l’accompagnements et du suivi de 2 administrateurs judiciaires. Des points quotidiens en CSE seront aussi effectués. Enfin, une nouvelle audience a été fixée au 8 janvier par le tribunal de commerce. Entre deux, on ne peut qu’espérer qu’on ne se loupera pas sur des échéances importantes pour GiFi, comme Noël. J’essaie toujours d’être optimiste, les syndicats ne lâcheront rien, mais évidemment, à moyen terme, c’est difficile de se projeter.

Tous propos recueillis par AC