Réindustrialisation, sens au travail : pourquoi il faut changer de regard sur les métiers manuels
29 octobre 2026 | Emploi & MobilitéSocial
Tourneur-fraiseur de formation, Benoit Brochoire a longtemps travaillé comme ajusteur-monteur aux seins de usines d’Airbus, à Nantes. Un savoir-faire-technique qu’il avait notamment démontré en 2001 lors des Worldskills, la plus grande compétition internationale dédiée à la formation professionnelle, dont il est désormais l’un des ambassadeurs. Aujourd’hui délégué syndical central CFTC pour l’ensemble de la division Airbus Atlantic, il nous explique pourquoi il a fait de la promotion et de la revalorisation des métiers manuels son combat.

Benoit, en préambule, pouvez-vous rapidement nous présenter votre parcours professionnel et syndical ?
Je suis ce qu’on aime souvent appeler un « bébé Airbus ». Je suis entré en apprentissage là-bas à 18 ans (en 1998), puis j’y ai effectué toute ma carrière. J’ai d’abord officié comme compagnon dans les métiers de l’ajustage-montage au sein de l’usine de Nantes du groupe, jusqu’en 2010. Je travaillais surtout sur les ailerons et les trains d’atterrissage. Ce sont des pièces qui mélangent aluminium, carbone et titane et mon travail, c’était d’assembler ces composants, pour en faire un élément de l’aérostructure. Ensuite, je suis devenu mandaté syndical à plein temps. Aujourd’hui, j’occupe le poste de délégué syndical central pour l’ensemble de la division Airbus Atlantic, qui représente 10.500 salariés en France.
Outre vos fonctions syndicales, vous êtes aujourd’hui ambassadeur national Worldskills pour la promotion des métiers manuels. Comment en êtes-vous venu à endosser ce rôle ?
Les Worldskills, c’est la plus grande compétition internationale dédiée à la formation professionnelle et aux savoir-faire techniques. J’y avais personnellement participé en 2001 à Séoul, après avoir fini champion de France de ma catégorie. La compétition que j’avais effectuée était basée exclusivement sur du tournage-fraisage et de l’ajustage-montage. C’était de la mécanique de précision : pour vous donner un ordre d’idées, la pièce sur laquelle je travaillais était grande comme une boite d’allumettes… C’est un évènement qui m’a marqué et, par la suite, j’ai choisi d’encadrer pendant de nombreuses années les jeunes français qui participent aux Worldskills, puis de faire la promotion de l’évènement et des métiers manuels dans les collèges, les lycées, les entreprises, les médias etc…
C’est important pour vous, de valoriser les métiers manuels ?
Oui, beaucoup. Notamment du fait de mes expériences passées et de mon parcours professionnel. Vous savez, à l’école, je ne faisais pas franchement partie de la tête de classe. Pourtant, ça ne m’a pas empêché de faire une belle carrière chez Airbus. C’est pour ça que ça m’agace terriblement, quand j’entends dire de certains jeunes qu’ils sont nuls et que ce sont des fainéants. C’est factuellement faux. Je ne compte plus le nombre de jeunes gens pas très à l’aise dans le système scolaire qui se sont révélés excellents en maçonnerie, plomberie, menuiserie etc… Certains d’entre eux ont créé leur boite, des dizaines d’emplois avec et contribuent de manière remarquable à l’économie réelle.
On dit souvent que la perception des métiers manuels en France est en décalage avec celle qui existe dans d’autres grands pays européens. C’est aussi votre sentiment ?
Oui, les disparités sont énormes ! Notamment si l’on compare avec l’Allemagne et la Suisse. Là-bas, l’apprentissage est généralisé et très valorisé. Rendez-vous compte: environ un jeune sur trois choisit la voie de l’apprentissage en Allemagne, pour près de 2 sur 3 en Suisse.
Le Gouvernement a nettement augmenté les aides à l’apprentissage ces dernières années, avant de revenir depuis 2025 sur une partie des montants mobilisés à cet effet. Le regrettez-vous ?
Oui, c’est un recul tout à fait regrettable. En quelques années, on avait réussi à passer de 300.000 à un peu plus d’un million d’apprentis. Dans les PME, ça permettait aux employeurs de trouver de la main d’œuvre, de la former et de la professionnaliser, c’était vraiment précieux. Evidemment, l’Etat fait face à une équation budgétaire complexe, mais c’est dommage de ne plus autant miser sur l’avenir. Je le vois très bien dans mon domaine d’activité : trop peu de jeunes choisissent de travailler dans l’industrie et le secteur en subit clairement les conséquences.
Même de grandes entreprises comme Airbus peuvent parfois manquer de main-d’œuvre et de savoir-faire ?
Bien sûr. L’industrie en France est sous-cotée. La communication et la valorisation autour des métiers de l’industrie (chaudronnier, soudeurs, ajusteur, usineurs, métallier, opérateur sur commande numérique) est quasi nulle au niveau des médias, des collèges et des lycées, donc les jeunes n’optent pas pour ces filières. La valorisation des métiers manuel est primordiale, sinon c’est une carence qu’on risque d’observer dans d’autres activités : si on manque de maçons, de plâtriers, de plombiers comment on va faire pour construire assez de maisons ?
Pour finir, que pensez-vous de l’émergence de l’intelligence artificielle ? Ne pourrait-elle pas permettre de revaloriser les métiers manuels ?
Vous savez, dans ces professions, on aime bien dire que ca fait des années qu’on travaille avec l’IA, mais avec une IA d’une toute autre nature : l’intelligence artisanale! Plus sérieusement, à ce jour, L’IA semble être moins susceptible d’impacter les métiers manuels que ceux du tertiaire. Cela peut conduire à ce que plus de jeunes se dirigent vers des métiers plus « pratiques », dans les années à venir. Parce qu’il y aurait plus de débouchées, certes, mais pas seulement. Je pense aussi qu’ils pourraient aussi retrouver un certain sens au travail, via ces métiers- là.
C’est-à-dire ?
Même si ça reste marginal, il y une tendance montante que j’observe à Airbus ces dernières années : certaines personnes qui travaillent dans les métiers du tertiaire optent pour une reconversion vers des professions manuelles. Ils vont faire une formation de plombier, de réparateur de chaises, de chauffagiste…Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils disent y trouver plus de sens. On comprend immédiatement la fonction, l’utilité sociale de ces métiers là.
Tous propos recueillis par AC