Plans sociaux dans la presse écrite: comment protéger les salariés et anticiper les transformations à venir?
2 juin 2026 | Emploi & MobilitéSocial
Fragilisés par l’émergence de l’IA comme par le décrochage croissant de la lecture chez les plus et moins jeunes, de nombreux titres de presse écrite ont fait face à une multiplication et à une accélération des plans sociaux ces derniers mois. Des licenciements qui n’ont malheureusement pas épargné les publications des groupes Infopro Digital – pilier de la presse professionnelle en France – et Bayard, notamment propriétaire du journal La Croix. La CFTC fait le point avec Fabien Calcavechia et Raphael Chemin, respectivement délégués syndicaux au sein de ces deux poids lourds de la presse et de l’édition.

Messieurs, en préambule, pourriez-vous présenter les deux groupes de presse dans lesquels vous travaillez respectivement ?
Fabien Calcavechia : Je suis élu syndical au sein du groupe Moniteur, qui fait lui-même partie d’une entité qui s’appelle Infopro Digital. Le groupe est spécialisé dans la presse professionnelle, via des publications référentes dans leurs secteurs d’activité – comme le bâtiment pour Le Moniteur – ou les métiers de la fonction publique territoriale, pour La Gazette des Communes.
Raphaël Chemin : Pour ma part, je suis mandaté au sein du groupe Bayard, organisé autour de 2 entités juridiques: Bayard Presse et Milan Presse. Ces deux entités regroupent plusieurs publications, notamment le quotidien La Croix, l’hebdomadaire Le Pèlerin, le mensuel Notre Temps et des titres de presse jeunesse importants, comme Pomme d’api, Astrapi, Okapi ou encore J’aime lire.
Vos groupes ont chacun annoncé un certain nombre de licenciements ces dernières semaines. Comment l’employeur justifie-t-il ces suppressions de postes ?
Fabien Calcavechia : A Infopro Digital, ce sont 11 postes de secrétaire de rédaction qui sont purement et simplement supprimés. La direction justifie sa décision en expliquant que l’IA aurait des capacités à remplacer 90% des taches effectuées par ces mêmes secrétaires de rédaction.
Raphaël Chemin : A Bayard, 59 postes – soit environ 5% des effectifs – devraient être supprimés. Mais il n’y a pas de métier spécifiquement visé : ce PSE concerne aussi bien des journalistes, des commerciaux, que des membres des équipes marketing et techniques … La direction ne justifie cependant pas la suppression de ces postes par l’usage de l’intelligence artificielle. C’est plutôt la crise de la presse papier, à laquelle s’additionne d’autres facteurs, qui fait qu’on en arrive à cette situation.
Ces décisions sont-elles pour partie justifiées par les difficultés économiques rencontrées par vos entreprises respectives ?
Fabien Calcavechia : Chez Infopro Digital, ce n’est pas du tout le cas. Pour vous donner un ordre d’idée des marges du groupe, elles sont à peu près équivalentes à celles de grandes entreprises de l’industrie du luxe. L’employeur a clairement des possibilités financières très importantes.
Raphaël Chemin : La situation est très différente chez Bayard. Nous sommes confrontés à une baisse annuelle de notre chiffre d’affaires depuis 2022. Les adultes lisent moins de presse papier et le numérique ne compense pas les pertes du format physique. Nos activités de presse jeunesse sont aussi impactées : chez les enfants, les écrans ont aussi pris beaucoup de place. Mais ces difficultés dépassent notre cas particulier : à quelques exceptions près, la presse va mal, le groupe Bayard doit donc faire des choix difficiles.
Fabien, Infopro Digital veut donc se séparer de la majorité des secrétaires de rédaction du groupe, pour les remplacer par de l’intelligence artificielle. Comment la CFTC regarde cette décision ?
Fabien Calcavechia : La CFTC n’est pas systématiquement opposée à l’IA. Néanmoins nous militons pour qu’elle soit au service des salariés, pour complémenter leur activité, mais certainement pas pour les remplacer – comme c’est malheureusement le cas ici. Ensuite, d’un point de vue purement pratique, l’efficacité de cette décision reste à prouver. Les taches des secrétaires de rédaction ne se limitent pas à corriger les fautes d’orthographe et la syntaxe, il y a aussi toute une partie liée à la vérification d’informations. Or, la nécessité de vérifier et contextualiser les informations est autant – sinon plus nécessaire – quand on travaille avec de l’IA.
Pour répondre à ce besoin, l’employeur a créé 3 postes dits de « chef d’édition », qui auront notamment pour tâche de vérifier le contenu généré par l’IA. Trois personnes vont donc relire ce qui était jadis vérifié et retravaillé par onze secrétaires de rédaction : le problème, tant en terme de qualité que de charge de travail, nous semble ici assez évident. La CFTC pense qu’il aurait été possible de ré-imaginer le métier de secrétaire de rédaction – pour qu’il soit seulement alimenté par l’IA dans certaines taches – sans en arriver à une solution aussi radicale.
« A Infopro Digital, les personnes licenciées le sont pour motif économique, relève Fabien Calcavechia. Ce qui peut interroger ici, ce sont les assouplissements du recours à ce type de licenciement, induits par la loi Travail de 2016 et les ordonnances Macron de 2017. Elles ont, entre autres exemples, introduit des critères beaucoup plus flous, pour permettre à l’employeur de justifier d’une suppression d’emploi : maintien de la compétitivité, réorganisation du fait d’une évolution technologique…A Infopro Digital, l’employeur invoque d’ailleurs ces 2 raisons, pour justifier les licenciements. »
Cette transformation des métiers, induite par l’intégration de l’IA, n’a-t-elle pas été évoquée et pensée en amont, avec vos employeurs respectifs ?
Fabien Calcavechia : Absolument pas. La CFTC avait pourtant participé en 2023 aux négociations sur la Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GEPP) et j’avais alerté sur les risques que les évolutions technologiques pourraient bientôt faire peser sur l’emploi des secrétaires de rédaction. La direction avait balayé mes préoccupations, en niant les problématiques à venir. Il aurait pourtant fallu définir et co-piloter une politique de GEPP, pour modéliser comment envisager la poursuite de carrière de ces gens. Ça n’a pas été fait, et on se retrouve dans cette situation, binaire et brutale pour les salariés.
Raphaël Chemin : A Bayard, l’IA est bien un sujet de dialogue social. On a d’ailleurs déjà élaboré une première charte à ce sujet, qui interdit à nos publications de publier des photos ou visuels représentant des visages humains générés par IA. C’est encore assez léger, mais les partenaires sociaux vont certainement creuser le sujet – en co-construction avec l’employeur – dans les semaines à venir.
L’IA expose-t-elle les salariés de vos groupes de presse respectifs à de nouvelles suppressions de postes, dans les années à venir ?
Fabien Calcavechia : Difficile d’être catégorique, mais l’employeur nous a dernièrement signifié que nos titres papier sont à regarder de près. Nous avons le sentiment que la direction estime que le lectorat à des envies de lecture web – où les exigences sont moindres – d’où l’idée d’intégrer l’IA plus largement à notre activité. Le cœur de cible de notre groupe est assez « niche » : nous nous adressons aux professionnels, nous leur apportons de l’expertise. Si cette dimension expertise se réduit – parce que nous voulons réduire nos couts en utilisant l’IA – nous risquons de le payer cher, d’affaiblir nos marques et notre image. L’IA peut certes agglomérer des données, mais peut-elle faire du terrain, décrocher son téléphone pour recouper des témoignages, témoigner dans un article d’un affect et d’une sensibilité propre à chacun? A priori, non.
Raphaël Chemin : Bayard est détenu par la congrégation religieuse catholique des augustins de l’Assomption. Notre employeur est davantage dans une recherche de pérennisation de notre activité – et des emplois qui y sont associés – que de grosse rentabilité. L’actionnaire est certes conscient que l’IA va induire des changements importants, mais il ne veut pas tomber dans des processus qui priveraient le groupe de son âme.
Pour en revenir aux PSE en cours à Infopro Digital et Bayard, comment la CFTC peut-elle accompagner et protéger les salariés qui vont perdre leurs emplois ?
Fabien Calcavechia : Pour l’instant, la direction d’Infopro Digital ne propose que de verser des indemnités de base aux salariés licenciés. Mais la plupart des gens qui vont perdre leur emploi ont environ la cinquantaine. Ils savent très bien que, s’agissant de leurs métiers, le marché du travail est atone: soit ils se reconvertissent (ce que la mise en œuvre d’une vraie politique de formation-reconversion – que le groupe n’a malheuresement pas déployé – aurait facilité) , soit ils n’ont plus de boulot, c’est terminé…En CSE, la CFTC a donc demandé le doublement de leurs indemnités de départ.
Raphaël Chemin : Nous avons un peu la même problématique à Bayard. Beaucoup des salariés qui vont perdre leur emploi risquent – au vu de leur âge – d’avoir du mal à retrouver rapidement un travail. Notre objectif, ce sera de négocier pour les partants des indemnités supra légales conséquentes, des congés de reclassement longs, pour permettre aux personnes concernées de se reformer, de faire une VAE etc…Maintenant, le PSE vient de commencer, la direction vise à un maximum de départs volontaires, donc à voir comment tout cela s’articule, évidemment.
Comment vous projetez-vous sur l’avenir de vos groupes de presse respectifs ?
Raphaël Chemin : Bayard a récemment racheté un parc d’attractions qui s’appelle Kingoland. L’idée, c’est de diversifier notre modèle économique, de moins dépendre de la presse et des abonnements, ce qui a plutôt du sens pour la CFTC. S’agissant de l’implémentation de l’IA au sein du groupe Bayard, je pense qu’il ne faut pas être exagérément optimiste ou pessimiste à ce sujet. La direction n’est pas catégoriquement anti IA, mais elle reste prudente quant à ses usages, et nous devrions avoir des marges de manœuvre pour co-décider de son utilisation.
Fabien Calcavechia : Il y a quelques temps, Infopro Digital a aussi procédé à des licenciements pour motif économique au sein du service informatique, du fait de l’émergence de l’IA. Nous voyons donc bien que l’impact de l’Intelligence artificielle sur les métiers de la presse dépasse largement le simple cas des secrétaires de rédaction. La CFTC veut se battre pour que l’IA soit harmonieusement intégrée à nos métiers, après une réflexion et une délibération collective. Malheureusement, ça fait des années que le dialogue social est à l’arrêt dans ce groupe. Dans l’intérêt des salariés et de l’entreprise, il faudrait que ça change mais à l’heure actuelle, ce n’est pas gagné.
Tous propos recueillis par AC
