Pascale Coton : « Je me suis syndiquée pour combattre un fort sentiment d’injustice »
22 mai 2026 | SocialVisages du syndicalisme
En plus de 40 ans de syndicalisme, Pascale Coton a peu ou prou tout connu : du militantisme de terrain à la Poste, des négociations rugueuses sur les retraites et même quelques échanges les yeux dans les yeux avec Simone Veil. Celle qui fut – entres autres activités – secrétaire générale de la CFTC de 2011 à 2015 puis vice-présidente de notre organisation, a pris sa retraite syndicale ce 1er mai 2026. Gros plan sur le parcours hors du commun d’une militante dont le sens de l’engagement reste intact, encore aujourd’hui.

Pascale, vous vous êtes syndiquée à la CFTC au milieu des années 80. Quel a été l’élément déclencheur de votre engagement?
En réalité, j’ai toujours été plus ou moins engagée. J’ai été déléguée de classe, je me suis occupée des enfants de mon village d’Indre-et-Loire le samedi après-midi… À 18 ans, je suis entrée à la Poste et je suis arrivée à Paris. J’ai eu droit à une prime d’installation, en plus de ma paie, qui représentait un demi-mois de salaire. Mon père m’a dit : « Ça fait 34 ans que je travaille à la scierie et tu as un meilleur salaire que moi.» Ça m’a fusillée. Quelque temps après, j’ai reçu un tract de la CFTC sur la protection de la famille. C’était un sujet qui me parlait, étant donné que j’étais issue d’une famille de sept enfants. J’ai participé à quelques réunions et j’ai adhéré. C’était en 1984.
Quels ont été vos principaux combats ?
Mon premier combat reste les retraites, un sujet qui m’a toujours habitée. J’ai voulu me battre pour les salariés qui ont eu un travail pénible ou qui ont commencé leur carrière tôt. J’ai aussi dénoncé le niveau de pension trop faible des femmes dû, notamment, à leurs maternités. D’ailleurs, je me suis aussi battue en faveur de l’égalité femmes-hommes et contre les discriminations.
Qu’est-ce qui vous a poussée à vous emparer de ces sujets ?
Le sentiment d’injustice, qui s’ancre d’abord dans mon histoire familiale. Mon père, bûcheron scieur, travaillait plus de 40 heures par semaine. Il est décédé quand j’avais 26 ans ; il n’aura profité de sa retraite que six mois. Ma Maman, elle, n’a eu qu’une retraite de misère, bien au-dessous du seuil de pauvreté, après avoir élevé sept enfants et s’être occupée bénévolement d’autres enfants du village. Elle est décédée à 72 ans, quand j’en avais 42, sans avoir eu la reconnaissance qu’elle méritait.
Ce sentiment d’injustice s’est accru quand j’ai vu toutes ces femmes faisant le même travail que les hommes, dans les mêmes conditions, pour un salaire inférieur. Se privant pour nourrir leurs enfants. Travaillant, pour beaucoup d’entre elles, à temps partiel… non sans conséquence sur leur salaire et leur retraite. Sans les prestations sociales, une retraitée sur deux vivrait en dessous du seuil de pauvreté ! Je voulais qu’on repense les choses pour éviter cela. En outre, il m’a semblé très important de trouver des solutions pour rendre les femmes autonomes financièrement. Et donc libres de quitter leur conjoint au premier coup reçu.
Quels sont vos souvenirs les plus marquants ?
L’un d’eux date des années 1990. J’ai participé à une concertation avec Simone Veil, alors ministre des Affaires sociales, en vue d’un projet de loi sur la famille. À ce moment-là, quand on avait des jumeaux ou des triplés, on ne percevait qu’une seule prestation sociale. Je lui ai fait remarquer que, lorsqu’une mère donne naissance à plusieurs enfants, elle ne divise pas l’assiette en deux ou en trois ! J’ai senti Simone Veil étonnée et perplexe. Et trois jours après, elle a pris la décision de lier les prestations familiales au nombre d’enfants, qu’ils naissent ou non en même temps. Je me suis dit : «Toi, la petite Pascale Coton, tu as peut-être participé à changer la vie de plein d’enfants et de parents. » Quand j’ai revu Simone Veil, des années plus tard, elle m’a confié que ma remarque, par son évidence, avait provoqué en elle un déclic.
Autres événements qui m’ont profondément marquée : les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher [les 7 et 9 janvier 2015]. J’ai représenté la CFTC lors de l’hommage aux victimes, place de la République. C’était un moment très particulier, où la mort était presque palpable. J’ai pensé : « La liberté est attaquée. Comment en est-on arrivé là ? Et qu’est-ce qu’on peut faire, nous syndicalistes, pour que les gens s’aiment un peu plus les uns les autres ? » Puis j’ai participé à la marche républicaine contre le terrorisme [le 11 janvier], qui a rassemblé plusieurs millions de personnes à travers la France.
Vous avez aussi été bénévole…
Oui, à la Croix-Rouge, entre 2011 et 2016. Je participais aux maraudes de nuit tous les jeudis. Nous donnions de la nourriture, du réconfort, des vêtements à des sans-abri. Au passage, j’ai une anecdote cocasse : mon chef d’équipe était un salarié de la Confédération et, le lendemain matin, c’était de nouveau moi sa cheffe ! Mon planning était bien chargé, mais ça m’offrait la possibilité de mettre de côté mes responsabilités syndicales le temps d’une soirée.
Qu’est-ce qui vous a rendue fière, dans votre carrière de militante ?
Je suis fière d’avoir obtenu, en 2023, la fin du coefficient de solidarité appliqué à la retraite complémentaire de l’Agirc-Arrco. Il s’agissait d’un bonus-malus : la pension était réduite pendant trois ans si l’on partait avant l’âge du taux plein, et augmentée si l’on partait plus tard.
Je me rappelle aussi une négociation sur les discriminations, en 2006. À la fin, le représentant du Medef recevait dans son bureau chaque responsable syndical. J’étais la seule femme. Quand mon tour est venu, il m’a amenée non pas dans son bureau, mais dans les toilettes pour hommes. Il espérait m’humilier… Il n’a pas réussi ! J’ai négocié sans me laisser déstabiliser.
Qu’est-ce qui a guidé votre action toutes ces années ?
Je ne sais rien faire sans engagement pour les autres. Ça donne du sens à ma vie. Et puis j’adore être en négociation, ça fait partie de moi ! Je n’ai jamais pensé à la retraite. Maintenant j’y suis, et je vais continuer, mais autrement : je suis conseillère municipale déléguée d’un village de 1300 habitants, en charge du social, de la santé et de l’égalité femmes-hommes. Je suis également membre du conseil d’administration de la fondation Jean-Jaurès.
Qu’est-ce que la CFTC représente pour vous?
La CFTC, pour moi, c’est la résistance ! Car elle a souvent été malmenée. Ce sont aussi les valeurs humaines, l’attention à l’autre… Et de grands hommes qui se sont engagés en faisant presque fi de leur vie personnelle, comme Jacques Voisin, Jacky Dintinger, Jean-Louis Deroussen, Alain Deleu… Pour moi, la CFTC est une immense équipe, une grande famille, des manifestations, un état d’esprit, une façon de vivre.
Sur quels sentiments concluez-vous votre parcours syndical ?
Ça fait 41 ans que je suis militante et j’ai l’impression que ça fait 10 ans ! Je ressens forcément un peu de tristesse. J’ai essayé de faire tout ce que je pouvais et je pense y être parvenue, à en croire tous les messages que j’ai reçus ces dernières semaines. D’anciens et d’actuels dirigeants syndicaux, et même du Medef, ont souhaité partager un repas avec moi. Je pars aussi avec le souvenir de tous les salariés de la Confédération qui m’ont aidée à devenir celle que je suis aujourd’hui.
J’ai quand même une pointe d’amertume : ne pas avoir passé assez de temps avec mes enfants ; il y a des moments qu’on ne rattrape jamais. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai demandé au maire de mon village de faire attention aux horaires des réunions. Malgré tout, j’ai envie de dire à tout le monde : engagez-vous ! Ça vaut le coup. On apprend beaucoup sur soi-même. Et on peut le faire à tous les niveaux : en entreprise, dans les écoles, dans une mutuelle, auprès d’un sans-abri… J’espère que j’ai ouvert la voie à d’autres femmes, qui prendront, à leur tour, des responsabilités.
Le CV express
- 1985-1993 : SG adjointe communication de la fédération des Postes et Télécommunications.
- 2002-2007 : secrétaire générale de la fédération.
- 2011-2015 : secrétaire générale de la Confédération.
- 2015-2026 : première vice-présidente du Conseil économique, social et environnemental (Cese).
- 2019-2026 : conseillère en charge du droit des enfants auprès de la Défenseure des droits
Tous propos recueillis par Laurent Barberon
