« Plus personne ne dort dans la rue aujourd’hui », Abderrazag, coordinateur d’équipe et militant CFTC

« Plus personne ne dort dans la rue aujourd’hui », Abderrazag, coordinateur d’équipe et militant CFTC

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Mercredi 8 avril 2020
Notre drôle de vie

Abderrazag est coordinateur d’équipe au CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale) Le Phare, au Havre (76), Fondation de l’Armée du Salut. Il est également élu CFTC au CSE et CSSCT (commission santé, sécurité et conditions de travail).

Comment votre structure fait-elle face au Covid-19 ?

On en a beaucoup parlé et on s’est organisé dès le départ. On a très vite placé une personne par table au moment des repas, stoppé tous les ateliers pour éviter les interactions, limité les visiteurs extérieurs, placé du gel à l’entrée… Nous avons fait un travail de prévention du Covid auprès des personnes accueillies.

Nous avons beaucoup de chance : à ce jour, aucun cas n’a été détecté. La directrice a pris de bonnes décisions. Elle a placé en télétravail ceux qui le pouvaient et organisé un point quotidien d’information. Elle a fait installer un lave-main au self, ce qu’on demande depuis longtemps. Elle a aussi refusé l’afflux de malades envoyés par l’État dans notre structure : il était question de créer une cellule de desserrement chez nous, au Phare ! Elle est parvenue à obtenir la réquisition d’un bâtiment de la Jeunesse et des Sports pour confiner les personnes sans solution d’hébergement et éviter de nous mettre en danger.

Vous-même, vous continuez de travailler…

Pas que moi ! Nous avons eu le choix, celui qui préfère se retirer peut le faire. Nous étions déjà en sous-effectif avant cette crise… Mais nous nous sommes portés volontaires pour y faire face et nous avons proposé à la direction de différer nos congés. L’équipe du CHRS et d’autres services du Phare ont proposé de mutualiser leurs forces afin d’assurer une continuité de service. L’ESI (Espace solidarité insertion), accueil de jour, a mis en place une alternance d’équipes tous les 15 jours pour aider au confinement. Dans notre métier, ce qu’on aime, c’est l’aspect humain.

Ça ne s’arrête pas avec la crise sanitaire ! Alors évidemment, ce n’est pas facile pour nos familles, qui courent un risque à chaque fois que nous rentrons… Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement restreint la reconnaissance du Covid en maladie professionnelle au personnel soignant… C’est bien la moindre des choses que cela leur soit accordé ! Mais nous pourrions pousser la logique plus loin : quid du livreur de repas, de la caissière… ? Quid de nous, qui nous occupons de personnes et qui ne sommes pas remplaçables ? Qui ne disposons pas, ou peu, de masques pour nous protéger ? Nous sommes passés d’une crise institutionnelle en 2019, très difficile, à celle-ci en 2020. Deux années de grande épreuve pour les salariés et les personnes accueillies.

Et ces personnes dont vous vous occupez, comment vivent-elles la situation ?

Il est difficile de confiner des personnes qui ont connu la rue… Comme de confiner des mères avec des enfants en bas âge. On les laisse forcément prendre l’air une heure. Il y a 250 personnes au Phare, donc forcément des allées et venues. Il faut minimiser les risques de tension aussi… Maintenant on s’organise au mieux pour limiter les déplacements : nous allons chercher les paniers repas du secours populaire, aux Restos du Cœur, à leur place, avec l’aide de la ville du Havre. Mon collègue David livre jusqu’à 90 repas par jour aux personnes que nous plaçons en appartement ! Il sonne et elles viennent chercher le colis déposé devant la porte. La cellule psychologique est essentielle aussi : l’une de nos collègues est sur place, l’autre en télétravail. Nous avions quelques doutes sur le télétravail dans ce genre de service. En réalité, cela fonctionne très bien ! Le confinement favorise la prise de parole, les gens ont davantage envie de parler.

Et puis, surtout, l’objectif du gouvernement est atteint : plus personne n’est dans la rue aujourd’hui… Comme quoi ! Si on peut réaliser cet objectif en période de crise sanitaire, pourquoi pas en « temps normal » ? Cela invite quand même à réfléchir aux solutions qui existent pour que toutes les personnes dans le besoin soient enfin hébergées…

 

Propos recueillis par Maud Vaillant
Crédit photographique Une : Flickr/ Wonderferret

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